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Une patiente dénonce le manque de soins reçus à l’Hôpital Saint-Boniface

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Perdre son bébé dans un couloir d’hôpital après des heures d’attente, c’est le cauchemar qu’aurait vécu Ruth Evelyne Tchicaya Epse Koffi aux urgences de l'Hôpital Saint-Boniface, à Winnipeg, durant la fin de semaine du 20 mars. Entre l’attente et l’absence de services en français, elle croit que l’hôpital a été négligent.

Avertissement : ce texte contient une description de perte de grossesse pouvant être choquante pour certains lecteurs.

Dans son salon, entourée des vêtements et des accessoires qu’elle avait déjà achetés pour son enfant, Ruth Koffi raconte la situation traumatisante qu’elle a vécue, enceinte de trois mois et demi.

Je criais que le bébé arrivait, je souffrais (...) Je n’ai pas été prise en charge assez vite. On m'a laissée seule avec ce cadavre qui est sorti de moi.

Cet épisode éprouvant a commencé à la mi-février.

Ruth Koffi dit qu'elle s’est présentée une première fois aux urgences de l’Hôpital Saint-Boniface, car elle souffrait de saignements et de douleurs abdominales graves. Elle dit qu'elle n'a pas été examinée par un médecin et qu’elle est finalement rentrée chez elle après 4 heures et demie d’attente, car elle devait s’occuper de ses enfants.

Dans la soirée du vendredi 20 mars, les douleurs sont revenues, accompagnées de nouveaux saignements. Ruth Koffi a été transportée en ambulance à l’Hôpital Saint-Boniface. Elle raconte que, cette fois-ci, elle a patienté plus de deux heures dans la salle d’attente, avant d’être installée dans un couloir.

Un médecin généraliste lui a finalement fait une échographie, durant laquelle elle a appris que le cœur du bébé ne battait plus. On lui a alors prescrit une pilule abortive pour expulser le fœtus, avant de la renvoyer chez elle.

Le jour suivant, à l’ouverture des pharmacies, elle s'est procuré le médicament. Quelques heures après l’avoir pris, les saignements se sont intensifiés et elle est retournée aux urgences. Elle a attendu quatre heures avant de reprendre place dans un couloir.

J’avais peur, je n'ai jamais vécu ça, c'est un traumatisme pour moi. On m’a dit de me calmer et d’attendre qu’un lit se libère, relate Ruth Koffi. Elle ajoute qu’elle a eu de la difficulté à comprendre certaines informations médicales, faute d'interprète.

D’origine ivoirienne, Ruth Koffi s’est installée au Manitoba en 2023.

Personne ne parlait français dans le service, et il n’y avait pas d’interprète disponible, raconte-t-elle. Mon mari et moi ne parlons pas bien l’anglais.

Elle affirme avoir finalement fait une fausse couche, accroupie, au sol, dans le couloir des urgences, sans être immédiatement placée dans une chambre d’hôpital. Elle s’est sentie humiliée et abandonnée, laissée à son sort devant les yeux de tous les passants.

Kouamé Roger Koffi, son mari, raconte qu'il a assisté à la scène, impuissant.

Le bébé, on l’attendait. On avait déjà tout préparé. Je me suis senti vraiment mal, explique-t-il.

Après la fausse couche, la mère de trois enfants affirme avoir subi d’importantes pertes de sang et fait deux malaises, dont un qui aurait nécessité un massage cardiaque pour la réanimer. Je me suis sentie partir, j’étais en train de mourir. Je ne pouvais pas me laisser mourir, ça aurait brisé la vie de ma famille.

Elle a perdu l’usage de la parole durant plusieurs heures (...) J’ai eu peur de perdre ma femme, témoigne Kouamé Roger Koffi.

Ruth Koffi dit qu’elle souffre encore de séquelles physiques et psychologiques. Quand je passe devant l’hôpital, j’ai peur. C’est un traumatisme, confie-t-elle. Sa famille, restée à l’étranger, lui aurait même suggéré de rentrer dans son pays d’origine après cet événement.

Les fausses couches ne sont pas traitées comme des urgences

Environ une grossesse sur cinq au Canada se termine par une fausse couche, rappelle un éditorial de 2024 du Journal de l'Association médicale canadienne (nouvelle fenêtre), qui dénonçait les effets dévastateurs des soins inadéquats pour les femmes qui ont fait une fausse couche.

Bien que le service d’urgence soit le lieu le plus sûr et le plus rapide pour qu’une femme enceinte soit prise en charge en cas d’hémorragie utérine massive ou de rupture d’une grossesse extra-utérine soupçonnée, les patientes enceintes qui ne se trouvent pas dans un état critique reçoivent souvent des soins moins qu’optimaux en milieu d’urgence, indique l’article, signé par la rédactrice en chef adjointe et médecin Catherine Varner.

Elles ont des durées d'hospitalisation supérieures à la moyenne, sont assises sur des chaises dans des espaces non privés et déclarent avoir l'impression de ''faire perdre du temps au personnel des services d'urgence'', compte tenu des contraintes d'espace et de leur état relativement stable par rapport aux patients plus gravement malades, poursuit-elle.

Le directeur du Département d’obstétrique et de gynécologie de l’Université d’Ottawa, Sukhbir Singh, affirme que des saignements accompagnés de douleurs pendant une grossesse doivent être pris au sérieux.

Cependant, pendant des décennies, les femmes n'ont pas été considérées de cette manière. Nous avons donc malheureusement accepté que les saignements vaginaux anormaux ou les fausses couches nécessitent une attente, affirme-t-il.

Selon lui, des retards inacceptables dans la prise en charge peuvent entraîner des complications graves pour les femmes enceintes. La perte de sang a un impact sur tout le corps, y compris le cœur et le cerveau.

Le Dr Sukhbir Singh explique que, en plus des risques physiques, l'impact sur la santé mentale des femmes concernées est souvent oublié. Il ajoute que le système médical doit fournir un meilleur soutien mental aux patientes.

Le médecin souligne également un problème plus vaste.

Le système n’est pas toujours conçu pour traiter les fausses couches comme des urgences gynécologiques, affirme-t-il.

Pour lui, la société et le système de santé minimisent la souffrance des femmes. La résolution de ces problèmes systémiques passe donc par un changement systémique.

Nous ne devrions jamais les faire attendre. Elles devraient être examinées et recevoir des soins adéquats, rapides et précoces, affirme le Dr Sukhbir Singh.

Des réalités inégales, selon des patientes

Ces difficultés peuvent être encore plus marquées pour certaines patientes, dont les femmes noires, indique Yasmine Elmi, étudiante en médecine à l’Université McGill et ambassadrice francophone de l’Institut des femmes noires pour la santé.

Selon elle, plusieurs études montrent que les patientes issues de minorités visibles peuvent faire face à des obstacles supplémentaires pour accéder aux soins, notamment en matière d’écoute, de communication et de prise en charge de la douleur.

Au Canada, le problème n'est pas isolé, mais systémique et enraciné dans une histoire de colonisation, d'esclavage, et de politiques de discrimination dans le logement et l'emploi qui se reproduisent à travers le racisme institutionnel, soutient Yasmine Elmi.

L’étudiante ajoute que ces réalités peuvent contribuer à un sentiment d’incompréhension ou d’abandon chez certaines patientes, qui peuvent gravement nuire à leur santé mentale.

Que ça n’arrive plus

L’Hôpital Saint-Boniface a renvoyé les demandes de Radio-Canada vers l’Office régional de la santé de Winnipeg. Ce dernier indique être en contact avec la patiente, mais n’a pas souhaité commenter en détail ce cas précis, invoquant la protection des renseignements personnels.

De son côté, un porte-parole du cabinet d’Uzoma Asagwara, ministre de la Santé, affirme que la situation est suivie de près.

[Uzoma Asagwara] a parlé directement avec la patiente, et notre cabinet a pris contact avec elle pour s’assurer qu’elle reçoive tout le soutien nécessaire durant cette période extrêmement difficile, indique le porte-parole

Il ajoute qu’Uzoma Asagwara a communiqué avec la directrice générale de l’Hôpital Saint-Boniface, Nicole Aminot.

Le service des relations avec les patients est mobilisé, et une enquête est en cours afin de mieux comprendre les circonstances de sa prise en charge, selon la province. Les autorités précisent vouloir mener cette enquête avec soin et rigueur, afin d’établir clairement le déroulement des événements.

Aujourd’hui, Ruth Koffi et son mari disent vouloir témoigner pour que d’autres personnes ne vivent pas la même chose dans un moment déjà extrêmement difficile.

On parle pour que cela n’arrive plus à d’autres, dit Kouamé Roger Koffi.

En attendant, Ruth Koffi tente de se reconstruire, entourée de ses trois autres enfants.

Je n’ai pas encore fait mon deuil. C’est comme si j’avais encore mon bébé avec moi, dit-elle.

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