Et si l’humanité envoyait un message dans une bouteille, sauf que la bouteille met 80 000 ans à arriver et que personne ne sera jamais là pour recevoir de réponse ? C’est peu ou prou le pari que s’apprête à tenter une organisation américaine, avec un budget qui ferait sourire n’importe quelle agence spatiale traditionnelle. Alors que la conquête spatiale évoque souvent des milliards de dollars et des décennies de préparation, ce projet renverse la table en misant sur la sobriété technologique plutôt que sur la démesure financière. De quoi donner le vertige, et pas seulement à cause des distances astronomiques en jeu.
À retenir
- La Fermi Explorer Mission, ONG basée à Redmond, prévoit d'envoyer une sonde vers Alpha Centauri pour moins de 15 millions de dollars, avec un lancement prévu avant fin 2029
- La sonde utilisera une propulsion électrique solaire éprouvée, orbitera environ 12 ans autour du Soleil pour prendre de la vitesse, avant de s'échapper du système solaire
- Elle transportera une charge utile d'à peine 1 kg, incluant une copie du Golden Record des sondes Voyager et des messages d'enfants du monde entier
Quinze millions de dollars pour changer d’étoile : le pari fou d’une ONG de Seattle
La Fermi Explorer Mission, une organisation à but non lucratif basée à Redmond, dans l’État de Washington, près de Seattle, affiche une ambition qui détonne dans le paysage spatial actuel : envoyer une sonde vers Alpha Centauri, le système stellaire le plus proche du nôtre, pour un coût total annoncé inférieur à 15 millions de dollars. Une somme dérisoire quand on la compare aux standards habituels de l’exploration spatiale, où les missions se chiffrent généralement en centaines de millions, voire en milliards de dollars.
Le projet, porté par Philip Johnston, cofondateur et président de l’organisation, mise sur un système de propulsion électrique solaire déjà éprouvé, à l’opposé du concurrent le plus connu dans ce domaine : Breakthrough Starshot. Lancé en 2016 et financé à hauteur de 100 millions de dollars par Yuri Milner, ce projet vise théoriquement Alpha Centauri en seulement 20 ans grâce à des nanocrafts propulsés par laser, mais reste à ce jour sans date de lancement. La stratégie de la Fermi Explorer Mission repose sur une logique inverse : plutôt que de viser la vitesse à tout prix, elle privilégie une technologie maîtrisée, quitte à sacrifier la rapidité du voyage.
Pourquoi 80 000 ans ne fait pas reculer ces ingénieurs
Voilà le chiffre qui donne le tournis : selon les estimations actuelles, le voyage vers Alpha Centauri, situé à environ 4,4 années-lumière, pourrait durer jusqu’à 80 000 ans. Un laps de temps si vertigineux qu’il dépasse largement l’échelle de toute civilisation humaine connue. Pourtant, loin de décourager les porteurs du projet, cette durée semble presque assumée comme une évidence philosophique. Philip Johnston résume l’esprit de la mission avec une formule marquante : il espère être parmi les premiers à partir et les derniers à arriver.
Le design de la mission a été élaboré par Physical Superintelligence, un laboratoire de recherche spécialisé dans la physique assistée par intelligence artificielle. Une fois lancée, la sonde ne filera pas directement vers sa cible : elle orbitera d’abord environ 12 ans autour du Soleil, enchaînant des manœuvres de poussée successives pour accumuler suffisamment de vitesse avant de s’échapper définitivement du système solaire. Un peu comme un patineur qui prend son élan en tournant plusieurs fois sur lui-même avant de s’élancer. Philip Johnston lui-même reconnaît qu’aucun des membres actuels de l’organisation ne verra la fin de ce voyage, l’objectif étant avant tout de poser la première pierre réalisable et d’inspirer les générations futures à repousser des limites jusque-là considérées comme infranchissables.
Voyager avait 47 ans d’avance, cette sonde veut aller plus loin
Pour mesurer l’ampleur du défi, il suffit de se tourner vers les seules sondes ayant jamais quitté le système solaire : Voyager 1 et Voyager 2. Lancée en 1977, Voyager 1 file actuellement à environ 60 903 kilomètres par heure et a parcouru près de 25,67 milliards de kilomètres depuis son décollage. Un exploit technique indéniable, mais qui paraît dérisoire face à l’objectif fixé par la Fermi Explorer Mission : Alpha Centauri se situe à environ 40 000 milliards de kilomètres de la Terre, soit une distance sans commune mesure avec tout ce que l’humanité a exploré jusqu’ici.
L’organisation prévoit de lancer sa sonde avant la fin de l’année 2029. Une photo prise en juillet dernier, dans le désert d’Atacama au Chili, montre d’ailleurs Philip Johnston désignant l’étoile cible, la Voie lactée déployée en arrière-plan, immortalisé par l’astrophotographe Alexis Trigo. Une image presque symbolique, qui résume à elle seule l’échelle de temps et d’espace dans laquelle s’inscrit ce projet.
Un message pour l’éternité : ce que la sonde emportera vraiment
Au-delà de la prouesse technique, la mission porte une dimension symbolique forte. La sonde transportera une charge utile minimale d’à peine 1 kilogramme, enfermée dans une boîte blindée de seulement 10 centimètres sur 10 sur 10. Une période de sollicitation de trois mois sera ouverte afin de recueillir des contenus scientifiques et artistiques destinés à figurer à bord, parmi lesquels une copie numérisée du célèbre Golden Record embarqué à l’époque par les sondes Voyager, ainsi que des messages rédigés par des enfants venus du monde entier.
Les opérations quotidiennes du projet seront supervisées par Garrett Jameson, ancien officier de l’US Air Force, qui fait également office de contact média pour l’organisation. Une manière, une fois encore, de rappeler que derrière cette aventure aux allures de science-fiction se cache une équipe bien réelle, déterminée à transformer un rêve millénaire en projet concret, même si son aboutissement dépasse de très loin l’échelle d’une vie humaine.
Reste une question qui traverse tout le projet : a-t-on le droit de rêver aussi grand quand on sait pertinemment que l’on ne verra jamais le résultat de ses efforts ? La Fermi Explorer Mission semble répondre par l’affirmative, en misant sur l’idée que certains voyages valent la peine d’être entamés, même si c’est une autre humanité, dans 80 000 ans, qui en écrira peut-être la conclusion.


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