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Cette tomate transgénique est violette, jusque dans sa chair, une couleur due à l’introduction dans son ADN de deux gènes de muflier, une fleur aussi appelée « gueule-de-loup ». Ceux-ci augmentent la quantité d’anthocyanine, un antioxydant responsable des couleurs violette et bleue dans de nombreux fruits et fleurs. L’anthocyanine est naturellement présente dans les tomates, les bleuets, les aubergines, le chou rouge, etc.
Derrière le pouvoir antioxydant de ces tomates mis de l’avant par l’entreprise américaine en biotechnologie qui les commercialise, Norfolk Healthy Produce, se dessine un avantage majeur pour l’industrie.

Nathan Pumplin est le président-directeur général de l'entreprise américaine Norfolk Healthy Produce.
Photo : Norfolk Healthy Produce
Cette tomate violette a une durée de conservation deux fois plus longue que les tomates rouges ordinaires, ce qui est présenté par Nathan Pumplin, PDG de Norfolk Healthy Produce, comme un moyen de contrer le gaspillage alimentaire.
L’augmentation d’anthocyanine allonge cette durée en retardant le mûrissement de ces petites tomates après leur récolte et en diminuant leur sensibilité à la moisissure grise.
Et cela, sans avoir d'impact sur leur goût, qui ne s'éloigne pas de celui des autres tomates, assure M. Pumplin.
Autorisée pour utilisation alimentaire par Santé Canada et l’Agence canadienne d’inspection des aliments (ACIA) en août 2025, cette tomate violette est cultivée en Ontario dans les serres de Red Sun Farms depuis le début de 2026 et est maintenant vendue par Loblaws.
Nous avons appris que la tomate violette a finalement aussi été vendue au Québec dans un magasin Metro des Laurentides la semaine dernière. Contacté à ce sujet, Metro affirme que c'est un cas isolé qui ne remet pas en cause leur engagement à ne pas commercialiser les principaux aliments génétiquement modifiés disponibles sur le marché canadien, comme la tomate violette. C'est indiqué dans son rapport de responsabilité d’entreprise.
Red Sun Farms produit et commercialise sa tomate violette aux États-Unis depuis trois ans. Harold Paivarinta, vice-président des ventes et du développement commercial, indique que les ventes augmentent chaque année.

La petite tomate violette de Norfolk Healthy Produce est cultivée en Ontario dans les serres de Red Sun Farms.
Photo : Norfolk Healthy Produce
Invention inutile
Santé Canada précise que les anthocyanes sont présentes dans la tomate violette dans des quantités similaires à celles trouvées dans les aliments couramment consommés (par exemple, mûres, myrtilles, cerises, raisins rouges, aubergines, etc.), y compris d'autres variétés de tomates.
Pour Frédéric Thériault, agronome, agriculteur et vice-président du Réseau des fermiers·ères de famille, c’est inutile d’ajouter des anthocyanines dans une tomate, alors qu’il y en a déjà dans plein d’aliments. Et parfois même plus.
L’aubergine, par exemple, en contient trois fois plus que la tomate violette, comme le chou rouge ou certains raisins noirs. Les bleuets aussi sont connus pour leurs propriétés antioxydantes et en contiennent plus.
Ce à quoi Nathan Pumplin répond qu’aux États-Unis et au Canada, les gens mangent 10 à 20 fois plus de tomates chaque année que de bleuets. C'est donc une très bonne occasion d'intégrer la tomate violette dans notre alimentation.
Il y en a plein de tomates mauves pleines d'antioxydants, rappelle Frédéric Thériault. Des semences du patrimoine facilement disponibles sur le marché, comme la variété indigo rose. Et elles ne coûtent pas 20 $ pour 10 semences.
Nouvelle ère
Cette tomate violette représente la tendance OGM actuelle, qui consiste à modifier des aliments pour qu'ils soient meilleurs pour la santé, avec plus d’antioxydants, de vitamines ou autres. Alors que la première vague d'OGM avait pour vocation de faciliter les cultures.
Ces OGM sont nouveaux sur le marché, mais ils sont en développement depuis des décennies.
Nouvelle tendance à ne pas confondre avec les nouveaux OGM résultant des technologies génétiques plus récentes, comme CRISPR-Cas9, qui permet de couper ou de modifier un gène, et non d’en introduire un d’une autre espèce, comme lors de la transgénèse classique. Cette différence suscite d’ailleurs un débat sur l’utilisation de l'appellation OGM. En 2018, l’Europe a toutefois statué que les produits issus de ces nouvelles techniques génomiques étaient aussi des OGM.

L'ananas rose Pinkglow de Fresh Del Monte.
Photo : Fresh Del Monte
Dans le même esprit, le seul autre fruit génétiquement modifié disponible sur les tablettes au Canada est l’ananas Pinkglow de la société américaine Fresh Del Monte, autorisé par Santé Canada et l’ACIA en 2021. Sa chair rose résulte de l’ajout d’un caroténoïde, le lycopène, un antioxydant qui donne au melon d’eau, à la papaye et à la tomate leur teinte rosée.
En tant que Nord-Américains, nous devons revoir notre rapport à l'alimentation et nous tourner vers la science pour améliorer notre nutrition, plutôt que de nous contenter de créer des médicaments pour traiter les maladies liées à l'alimentation, comme l’obésité, le diabète, la malnutrition… estime Harold Paivarinta.
Pour Frédéric Thériault, ces nouveaux OGM cachent la presque totalité des OGM qui sont en réalité le soya, le maïs, le canola et le coton, conçus pour des raisons économiques. Cette tomate violette ou l’ananas rose participent à la normalisation et à l’acceptation des autres OGM, autrement plus problématiques.

Frédéric Thériault est vice-président du Réseau des fermiers·ères de famille.
Photo : Frédéric Thériault
En effet, les premiers aliments OGM commercialisés en 1996 par Monsanto, société rachetée depuis par Bayer, avaient été modifiés pour être résistants à l’herbicide à base de glyphosate vendu par la même compagnie, le Roundup.
Depuis, plus de 99 % des OGM sont conçus pour être résistants à un herbicide ou à un insecticide. De nombreux agriculteurs, partout dans le monde, sont désormais dépendants au glyphosate, alors qu’il a depuis été montré qu’il est néfaste pour l’environnement.
Et en 2021, le gouvernement du Québec a reconnu le lien entre l’exposition aux pesticides et la maladie de Parkinson.
Au Canada, plus de 90 % des cultures de soya, de maïs et de canola sont des cultures génétiquement modifiées. Comme ailleurs dans le monde, elles sont principalement destinées à l’alimentation animale.
D’après Catherine Lessard, directrice générale adjointe de l’Association des producteurs maraîchers du Québec (APMQ) et agroéconomiste, pour l’instant, des légumes GM cultivés au Québec, il n’y en a pas.
Pas d’étiquetage obligatoire
Même s’il y en avait, une fois vendu à l’épicerie, il serait impossible de savoir si c’est un OGM ou un produit à base d’OGM, comme de l’huile de canola, de la fécule de maïs, des biscuits ou de la farine, parce qu’au Canada, l’étiquetage des OGM n’est pas obligatoire. Une compagnie pourrait néanmoins décider d'étiqueter volontairement ses produits.
Patrice Léger Bourgoin, directeur général de l’APMQ, dénonce un manque de transparence. Notre position est très claire : un fruit frais, un légume frais, c’est quelque chose qui ne peut pas être plus noble, parce qu’il n’est pas transformé. On ne peut pas le vendre sous de fausses représentations.
Le Réseau canadien d’action sur les biotechnologies (RCAB) est du même avis, d’une part parce que le consommateur ne peut pas faire un choix s’il n’est pas informé, et d’autre part parce que ça diminue la confiance des gens envers le marché des fruits et légumes alors qu’ils sont essentiels à notre alimentation.
Lucy Sharratt, coordinatrice du RCAB, note cependant un logo américain sur la barquette des tomates violettes dans lequel il est écrit bioengineered, qui se traduit en français par produit issu du génie biologique . Mais peu de gens savent ce que ça veut dire, présume-t-elle.

L'emballage porte la mention « bioengineered » (produit du génie biologique) – uniquement en anglais –, mais n'indique pas qu'il s'agit d'un aliment génétiquement modifié.
Photo : Radio-Canada / La semaine verte
Nathan Pumplin souligne que c’est désormais une exigence, aux États-Unis. Les gens se sentent plus en confiance en voyant l’étiquette, mais personne n'arrête d'acheter [des OGM]. La plupart des gens ne s'en soucient pas. Et ceux qui ne veulent pas manger d'OGM peuvent acheter du bio et ils ont la garantie de ne pas avoir d’OGM.
Ce n’est pas très équitable, aux yeux de Frédéric Thériault. Si les gens ne veulent pas consommer ces produits-là, ils n’ont pas d'autre choix que d'aller vers des produits certifiés biologiques. Parce que c'est la seule manière. C’est à nous, producteurs biologiques, de se certifier pour indiquer qu’il n’y a pas d’OGM. Alors que ceux qui en ont dans leurs produits n’ont même pas besoin de l’écrire. C’est rendu la norme qu’il va y avoir des OGM dans les produits de transformation.
En Europe, l’étiquetage des OGM est obligatoire depuis 1997.
Nathan Pumplin précise que la réglementation en Europe ne permet pas de cultiver des plantes comme la tomate violette. Même si ce fruit génétiquement modifié a été initialement développé par une chercheuse britannique, Cathie Martin, codétentrice du brevet, Norfolk Healthy Produce n’a pas l’intention de demander une autorisation pour la vendre en Europe.
Norfolk a l’autorisation de cultiver et de vendre cette tomate aux États-Unis, au Canada et en Australie. La Nouvelle-Zélande a refusé. Et la compagnie n’a pas fait d’autres demandes.
Semences à vendre
Aux États-Unis et au Canada, la tomate violette génétiquement modifiée est vendue non seulement sous forme de fruit, mais aussi sous forme de semence (à condition d’avoir une licence, car elle fait l’objet d’un brevet).
Mais pour la première fois au Canada comme aux États-Unis, les semences de cet OGM sont vendues à des particuliers et non pas exclusivement aux agriculteurs.

Lucy Sharratt est coordinatrice du Réseau canadien d’action sur les biotechnologies.
Photo : Lucy Sharratt
Lucy Sharratt avance que cette première résulte uniquement d’une décision de la compagnie. C’est comme si le gouvernement n’avait même pas envisagé la possibilité que ce soit destiné à d’autres gens que les agriculteurs. C’est de la négligence de leur part parce c’est vraiment une menace pour les agriculteurs.
Comme les fruits sont fertiles, Mme Sharratt craint le risque de contamination pour les cultures de tomates déjà présentes au pays.
Mais d’après le chercheur en biologie végétale Daniel Kierzkowski, de l’Université de Montréal et de son Institut de recherche en biologie végétale, les risques de contamination croisée pour la culture GM de tomates sont très faibles pour plusieurs raisons.
D’abord, les tomates sont autofécondes, c’est-à-dire qu’elles se pollinisent elles-mêmes, explique-t-il. De plus, les plants de tomates ne survivent pas à l’hiver au Québec. Donc, ils seront détruits quoi qu’il arrive dans les productions au champ. Et enfin, si une contamination devait arriver, l’agriculteur le verrait tout de suite avec le violet et il pourrait détruire le plant.
L’ACIA confirme que les taux de pollinisation croisée naturelle entre les variétés de tomates sont très faibles. L’évaluation a permis de conclure que la tomate violette ne devrait pas transférer de caractères à une fréquence différente de celle des autres variétés de tomates déjà cultivées au Canada ni présenter un risque accru pour l’environnement.


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