Un village qui glissait de deux mètres et demi par an vers le fond de la vallée. Une galerie souterraine qui a réussi à le stopper. Et pourtant, le canton des Grisons s’apprête à payer une partie de ses habitants pour qu’ils partent quand même, à condition de démolir leur maison derrière eux.
Bienvenue à Brienz/Brinzauls, hameau d’une petite centaine d’âmes accroché à un versant instable de la commune d’Albula/Alvra. Depuis des années, ce village grison vit au rythme des glissements de terrain, des évacuations et des chantiers pharaoniques censés le sauver. L’histoire aurait pu s’arrêter là, sur une victoire technique. Elle prend un tour presque paradoxal.
À retenir
- Le village de Brienz/Brinzauls glissait de 2,4 mètres par an vers la vallée avant la construction d’un tunnel de drainage.
- Une galerie souterraine de deux kilomètres assèche les couches rocheuses gorgées d’eau et a réduit le mouvement à quelques centimètres annuels.
- Le canton paie 82,56 millions de francs pour relocaliser les habitants, à condition qu’ils rasent leurs maisons avant de partir.
- Vazerol, le hameau de relogement préféré, reste bloqué par des propriétaires fonciers réticents à vendre leurs droits à bâtir.
Sommaire
Un versant qui a failli engloutir le village
Le 12 mai 2023, les autorités ordonnent l’évacuation du village. Un mois plus tard, dans la nuit du 15 au 16 juin 2023, environ 1,2 million de mètres cubes de roche dévalent la pente en une coulée massive. La masse s’arrête à quelques mètres seulement des premières habitations, épargnant de justesse le hameau. Les habitants rentrent chez eux début juillet 2023, mais le répit sera de courte durée.
Le sursis dure un peu plus d’un an. En novembre 2024, la situation redevient critique : le village entier glisse alors de 2,4 mètres par an vers la vallée, et plusieurs maisons présentent des dommages importants. Une nouvelle évacuation est déclenchée, effective au plus tard le 17 novembre 2024 à 13 heures. Elle va durer 62 semaines, jusqu’à la levée officielle de l’interdiction d’accès le lundi 26 janvier 2026.
Le tunnel qui a calmé la montagne
Face à un versant qui menaçait de rayer le village de la carte, l’État grison a misé sur une solution creusée sous les pieds mêmes des habitants : une galerie de drainage en forme de Y, longue de plus de deux kilomètres, destinée à assécher les couches de schistes et de flysch gorgées d’eau qui font glisser toute la montagne. Le chantier, budgété autour de 40 millions de francs, doit s’achever fin 2027.
Les résultats sont spectaculaires. En mai 2026, le village ne bougeait plus que de quelques centimètres par an, contre environ deux mètres et demi deux ans plus tôt. Sur la ligne des chemins de fer rhétiques qui traverse la zone, les trains continuent toutefois de rouler à vitesse réduite, à 30 km/h, par précaution.
Le village reste malgré tout classé en zone rouge. Cinq à dix ans d’études supplémentaires seront nécessaires avant d’envisager, peut-être, de lever ce statut.
82,56 millions de francs pour partir
Le tunnel a stabilisé la montagne. Il n’a pas rassuré tout le monde. Le 9 juillet 2026, l’assemblée communale d’Albula/Alvra a approuvé, par 41 voix contre 3, un crédit brut de 82,56 millions de francs destiné à permettre à tous ceux qui souhaitent quitter le village menacé de se trouver un nouveau logement. Un vote sans appel, presque à l’unanimité.
Le mécanisme financier est généreux. Les 82,56 millions de francs sont pris en charge en grande partie par le canton des Grisons et par la Confédération, qui assument 90 % des coûts de relogement, les 10 % restants devant être couverts par les personnes qui choisissent de partir. Concrètement, cela représente 42 demandes de relogement préventif déposées à ce jour, portant sur environ 95 résidences principales et secondaires.
Une condition ferme accompagne l’aide : la maison quittée doit être détruite. Une fois le feu vert obtenu, les bâtiments concernés sont rasés, le terrain revient à la commune et les propriétaires reçoivent alors l’indemnité. Impossible donc de toucher l’argent public tout en conservant sa maison comme résidence secondaire ou en la revendant en l’état. Ceux qui partent auront cinq ans, une fois le projet définitivement approuvé, pour organiser leur déménagement.
Vazerol, le rêve bloqué par quelques propriétaires
Restait à savoir où aller. Un hameau voisin, Vazerol, avait la préférence de la population : 80 % des habitants sondés disaient vouloir s’y installer, séduits par son ensoleillement et sa vue, similaires à ceux de Brienz. Mais ce projet s’est heurté à un obstacle inattendu.
La cause du blocage est la réticence de certains propriétaires fonciers à vendre leurs droits à bâtir, issus d’un remembrement mené dans les années 1980. La commune a beau regretter la situation, elle ne peut avancer sans l’accord de tous les ayants droit sur cette parcelle. Or l’acquisition de l’ensemble de ces droits était une condition indispensable pour pouvoir utiliser le site comme zone de relogement.
Faute de Vazerol, la commune propose désormais deux alternatives, à Tiefencastel et à Alvaneu. Moins ensoleillées, situées plus bas dans la vallée, elles n’ont pas le même attrait. Un vote communal doit encore trancher sur ces nouvelles zones.
En parallèle, une étude a été lancée avec l’École polytechnique fédérale de Zurich pour imaginer à quoi ressemblera Brienz une fois vidé d’une partie de ses habitants. Deux bâtiments détruits par le glissement de 2023 doivent être démolis prochainement, et treize autres démolitions sont déjà planifiées, plans signés à l’appui. Le village respire, la montagne s’est calmée, mais son avenir reste à écrire, quelque part entre les maisons qui restent debout et celles qu’on s’apprête à raser.
Sources : suedostschweiz.ch | watson.ch | nau.ch


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