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Transmettre sa langue maternelle pour favoriser la « connexion » et l’« appartenance »

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Felipe Gurdián Piza a émigré du Costa Rica en 2007 pour poursuivre ses études universitaires à Montréal. C’est dans la métropole québécoise qu’il a trouvé l’amour et fondé sa famille. Son fils, qui a aujourd’hui 15 mois, est élevé dans un foyer où deux cultures se côtoient.

Depuis le début, quand ma conjointe était enceinte, on voulait chacun de son côté parler dans sa langue d’origine. Je parlerais avec lui en espagnol et elle lui parlerait en français, expose Felipe, dont la famille immédiate vit toujours au Costa Rica.

Pour le moment, le couple parvient à suivre la règle qu’il s’est imposée. Du moins, la plupart du temps. Mais le jeune père ne veut pas se faire trop d’illusions pour la suite. C’est sûr qu’il va vouloir plus s’exprimer en français dès qu’il va commencer à parler, vu que son milieu est en français, pense-t-il.

Au Québec, on est très sensibles à la question linguistique, souligne Rasha ElHawari, professeure d’arabe et coordinatrice du programme de langues sémitiques à l’Université Concordia, à Montréal. Cette particularité crée une certaine ségrégation entre les langues parlées en public, indique-t-elle.

Le sentiment d'être différent peut parfois intimider les gens, et je pense que c'est l'une des choses auxquelles les parents ne peuvent pas échapper, dit Mme ElHawari. Soyez convaincus que vous offrez à votre enfant un atout supplémentaire : c’est le message à retenir.

Pour Felipe, l’idée est avant tout d’éviter qu’une barrière linguistique ne s’érige entre son fils et ses proches au Costa Rica, ce qui rendrait bien difficile de développer une relation étroite avec les membres de sa famille. Et avec lui, aussi.

J’arrive à bien me débrouiller dans mon quotidien, mais j’ai toujours pensé que, dans une troisième langue, ce n’est pas le moi le plus authentique. J’ai des préoccupations : si j’ai un fils qui ne parle pas ma langue maternelle à 100 %, peut-être que ça va empêcher une connexion plus profonde.

Quand devenir parent offre une nouvelle perspective

Patrick Saad a quitté le Liban avec ses parents, son frère et sa sœur au milieu des années 1980, pour s’installer au Canada.

Son histoire familiale a été adaptée au petit écran par les réalisatrices Ania Jamila et Josiane Blanc dans la série Hôtel Beyrouth.

Depuis quelque temps, il s’interroge sur le rôle qu’il doit jouer dans la transmission de l’arabe, sa langue maternelle, à ses enfants.

Ses fils, âgés de 3 et 6 ans, n’y sont pas exposés autant qu’il le souhaite. Lui-même, qui avait à peine 5 ans lors de son arrivée au Québec, l’a rapidement troquée pour sa langue d’accueil, se remémore-t-il.

Mes parents ne nous ont pas forcés ou mis de la pression [pour parler arabe]. Je pense qu’ils voulaient vraiment qu’on s’intègre. Je comprends leur contexte. Ils voulaient nous donner une vie meilleure ici, relate-t-il, en reconnaissant qu’il reproduit un peu ce scénario avec ses propres garçons.

La famille pose devant un sapin de Noël.

Patrick Saad en compagnie de ses deux fils.

Photo : Patrick Saad

Un peu paradoxalement, ce sont ses parents qui l’incitent aujourd’hui à leur inculquer quelques notions d’arabe.

Parfois, ils font l’effort d’introduire des mots ici et là. Mais, moi, je ne le fais pas, ce n’est pas un réflexe, admet Patrick.

Ils me disent tout le temps : "Ah, tu dois leur parler en arabe, tu dois vraiment les pousser pour qu’ils apprennent", dit-il, un sourire en coin.

Patrick se considère chanceux de comprendre l’arabe. Il aimerait partager cette chance avec ses garçons. Je veux, s’ils vont au Liban un jour, qu’ils comprennent ce qu’on leur dit, qu’ils puissent sentir une certaine appartenance, confie-t-il.

Au Canada, lors du recensement de 2021, 70 % des personnes immigrantes de première génération issues de populations arabes déclaraient avoir cette langue pour seule langue maternelle. Cette proportion diminue pour les personnes de la deuxième et de la troisième génération, nées au Canada, au profit des langues dominantes, l’anglais et le français.

Ce sont des statistiques qui ne sont pas souhaitables, mais auxquelles on s’attend, malheureusement, estime Agathe Tupula Kabola, orthophoniste et auteure du livre Le bilinguisme, un atout dans son jeu, qui explore les effets de l’apprentissage de plusieurs langues sur le développement de l’enfant.

Malgré ce constat, elle n’y voit pas une fatalité. Je crois qu’avec les bonnes connaissances, les bons outils, on peut changer la donne.

Les récits de Patrick Saad et de Felipe Gurdián Piza trouvent d’ailleurs un écho dans son propre cheminement.

Son père, originaire de la République démocratique du Congo, ne lui avait pas transmis sa langue maternelle, le tshiluba. Son premier voyage là-bas, dans la vingtaine, a été un tournant dans sa vie.

Je voyais qu’il y avait toute une partie de la famille avec qui je ne pouvais pas communiquer, qui ne parlait pas français. Quand j’ai commencé à apprendre des bribes de tshiluba – des mots, des expressions –, il y a beaucoup d’éléments de la culture de mon père que j’ai compris, que je n’aurais pas pu comprendre autrement.

Je me suis rendu compte à quel point il me manquait une partie de moi, dit-elle.

Des ressources conçues pour les enfants et les parents

Marie Kozhaya et Heba Kalakeche ont fondé l’an dernier Leghetna (notre langue, en arabe), une entreprise qui propose des ressources éducatives pour permettre aux enfants de s’initier au dialecte libanais.

Puisque tout y est écrit en alphabet phonétique international, leurs produits – des livres et des fiches pédagogiques – s’adressent à des parents qui, comme Patrick Saad, parlent l’arabe sans savoir le lire.

L’idée de créer Leghetna a germé dans la tête de Marie en 2023. La mère de quatre enfants n’a jamais mis les pieds sur la terre de ses aïeux, le Liban. Mais, durant son enfance, c’est en arabe qu’on parlait à la maison. J’ai grandi dans un environnement multiculturel, raconte-t-elle.

Son époux syro-libanais a vécu une expérience différente dans sa jeunesse. Il baignait dans un monde vraiment plus québécois. Il ne lit pas du tout l’arabe, dit-elle.

Portrait des deux femmes.

Marie Kozhaya (à gauche) et Heba Kalakeche (à droite) offrent des ressources pour enfants qui visent à rendre l’apprentissage de la langue arabe plus accessible.

Photo : Heba Kalakeche

Faute de pouvoir mettre la main sur ce qu’elle cherchait, Marie a fait appel à Heba, une orthophoniste qu’elle suivait sur les réseaux sociaux, pour lui proposer de se lancer en affaires avec elle.

Les livres illustrés qui résultent de leur collaboration racontent les aventures de Zeina et Rami – à la maison, en plein air ou dans le parc. Ils sont écrits dans un langage simple et accessible, dans le but de faciliter l’apprentissage de l’arabe chez les 2 à 10 ans.

L’arabe qu’on parle à nos enfants, c’est l’arabe qui sort de notre cœur, c’est l’arabe qui est parlé par "téta" et "jeddo", les grands-parents, les oncles et les tantes. Mais quand un parent veut apprendre la langue à ses enfants, souvent, il se dirige vers l’arabe littéraire qui est différent, avec des tournures de phrases différentes et une écriture tout à fait différente. L’enfant ne retrouve pas les mots de tous les jours. Il y a un écart , observe Heba Kalakeche, à l'origine du compte Instagram Les Kids’ Kalam, qui donne des astuces aux parents pour transmettre leur langue d’origine à leurs petits.

Patrick s’est procuré l’un des livres écrits par les deux femmes. Ça m’a permis de les introduire à ce que c’est le Liban, se réjouit-il. Ils ont appris des mots grâce à ça. Comme "chamess", le soleil. Ça aide à la communication.

Je ne veux pas qu’ils soient forcés. Je veux que ce soit une porte ouverte, qu’ils puissent communiquer avec des gens s’ils le veulent, mais aussi qu’ils puissent comprendre un peu nos traditions, qu’ils ne perdent pas ça de vue, ajoute-t-il.

Agathe Tupula Kabola tient à rappeler aux parents qu’ils ne sont pas seuls. C’est vraiment le combat de plusieurs familles, insiste-t-elle. Et il n’est jamais trop tard pour transmettre une langue. Même si on aimerait que ça aille vite, il faut être patient. Ça demande du temps.

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