Le WABOT-1, robot humanoïde construit en 1973 par l’université Waseda à Tokyo, mettait 45 secondes à effectuer un seul pas, pour une amplitude ridicule de seulement 10 centimètres. À l’heure où nos smartphones nous semblent lents dès qu’une application met plus de deux secondes à charger, il est presque comique d’imaginer des ingénieurs japonais patientant près d’une minute pour voir une machine avancer d’à peine la largeur d’une main. Et pourtant, derrière cette lenteur apparente se cache l’une des avancées les plus marquantes de l’histoire de la robotique, un exploit qui allait poser les bases de tout ce que l’on connaît aujourd’hui en matière de machines humanoïdes.
À retenir
- Le WABOT-1, créé en 1973 à l’université Waseda sous la direction du professeur Ichiro Kato, est considéré comme le premier robot humanoïde à taille réelle au monde, capable de marcher, voir et parler grâce à trois systèmes distincts fonctionnant sur une puissance solaire de 140 watts.
- Sa lenteur extrême s’explique par la nécessité de maintenir un équilibre bipède statique sans support extérieur, chaque pas exigeant des calculs mécaniques et des ajustements permanents inédits pour l’époque.
- Son successeur WABOT-2 (1984) pouvait jouer de l’orgue en accompagnant un chanteur, tandis que le robot actuel KOBIAN réalise aujourd’hui un pas de 40 centimètres en moins d’une seconde, illustrant l’évolution vers une marche dynamique proche de l’humain.
1973, Tokyo : un robot met 45 secondes à faire un pas et change l’histoire de la robotique
Nous sommes au début des années 1970, en plein essor technologique nippon. Dans les laboratoires de l’université Waseda, à Tokyo, une équipe de chercheurs travaille sur un projet qui semble tout droit sorti d’un roman de science-fiction : créer une machine capable de marcher, de voir et de parler comme un être humain. Le résultat de ces recherches, baptisé WABOT-1, est aujourd’hui considéré comme le premier robot humanoïde à taille réelle jamais réalisé dans le monde.
Sa démarche, elle, n’avait rien d’impressionnant à première vue. Chaque pas nécessitait pas moins de 45 secondes et ne faisait avancer la machine que de 10 centimètres. Autrement dit, il aurait fallu à ce robot plusieurs minutes pour traverser une simple pièce. Mais ce détail, loin d’être une faiblesse, illustre au contraire l’ampleur du défi que représentait, à l’époque, le simple fait de reproduire artificiellement un mouvement aussi naturel pour nous que la marche.
Waseda, le laboratoire où naît le premier humanoïde de l’histoire
Le projet WABOT doit son existence au professeur Ichiro Kato, surnommé par ses pairs le père de la recherche robotique japonaise. C’est sous sa direction que le WABOT-1 voit le jour à l’université Waseda, un établissement qui deviendra par la suite l’un des hauts lieux mondiaux de la robotique humanoïde. Le robot se composait de trois systèmes distincts, travaillant en synergie : un système de contrôle des membres pour le mouvement, un système de vision pour percevoir l’environnement, et un système de conversation pour interagir avec les humains.
Détail amusant pour l’époque : la machine fonctionnait grâce à des panneaux solaires, fournissant une puissance de 140 watts, soit à peine plus qu’une ampoule halogène classique. Avec une telle contrainte énergétique, chaque mouvement devait être optimisé, ce qui explique en partie la lenteur extrême de ses déplacements.
Quand un pas devient une prouesse technologique : l’exploit caché derrière la lenteur
Il serait tentant de se moquer de ces 45 secondes par pas, mais il faut replacer cette performance dans son contexte. À cette époque, personne n’avait jamais fait tenir debout, seule, une machine bipède humanoïde à taille réelle capable de conserver son équilibre sans câble ni support extérieur. La démarche du WABOT-1 relevait davantage d’un glissement prudent que d’une véritable marche fluide : chaque déplacement de jambe devait être calculé, ajusté, sécurisé, dans une logique de bipédie statique où le robot devait rester stable à chaque instant, contrairement à la marche humaine, plus dynamique.
Ce simple pas de 10 centimètres représentait donc, à l’époque, un condensé de calculs mécaniques, de capteurs et d’ajustements permanents. On pourrait comparer cela à un funambule apprenant à faire ses premiers pas sur un fil : la lenteur n’est pas un défaut, elle est la condition même de la stabilité.
Voir, parler, marcher : les trois cerveaux artificiels du WABOT-1
Ce qui rendait le WABOT-1 réellement révolutionnaire, ce n’était pas uniquement sa capacité à se déplacer, mais bien la combinaison de plusieurs facultés jusque-là jamais réunies dans une seule machine. Grâce à des caméras et des récepteurs artificiels jouant le rôle d’yeux et d’oreilles, le robot pouvait évaluer les distances qui l’entouraient. Une bouche artificielle lui permettait, quant à elle, de communiquer en japonais rudimentaire, ouvrant la voie à une forme d’interaction homme-machine encore balbutiante mais déjà bien réelle.
Ses mains, enfin, disposaient de capteurs tactiles qui lui permettaient de saisir des objets et de les transporter, un peu comme un enfant apprenant à manipuler ses premiers jouets. Voir, entendre, parler, se déplacer, saisir : jamais autant de fonctions humaines n’avaient été rassemblées dans une seule et même structure mécanique.
Cinquante ans après, ce que le WABOT-1 a légué aux robots d’aujourd’hui
En 1984, l’université Waseda présente son successeur, le WABOT-2, qui marque un bond spectaculaire en matière de dextérité. Ce nouveau robot est capable de lire une partition de musique et de jouer d’un orgue électronique en utilisant simultanément ses deux mains et ses pieds, tout en ajustant son interprétation pour accompagner un chanteur humain en temps réel. Un progrès saisissant comparé au premier ancêtre.
Aujourd’hui, dans ce même laboratoire japonais, le robot KOBIAN illustre à quel point la robotique a évolué depuis les années 1970. Là où le WABOT-1 mettait 45 secondes pour avancer de 10 centimètres, KOBIAN réalise un pas de 40 centimètres en moins d’une seconde, une vitesse proche de celle d’un être humain adulte. La marche bipède, autrefois statique et laborieuse, est ainsi devenue dynamique, fluide, presque naturelle.
Le WABOT-1 et son successeur WABOT-2 n’ont pourtant pas disparu dans l’oubli : ils sont aujourd’hui exposés dans le bâtiment 63 du campus scientifique de Waseda, véritables reliques technologiques témoignant des débuts de la robotique humanoïde. Le WABOT-2 fait même actuellement l’objet d’un prêt au National Communication Museum de Melbourne, preuve que l’héritage de ces machines pionnières continue de fasciner bien au-delà des frontières japonaises.
En repensant à ces 45 secondes nécessaires pour un seul pas, on mesure mieux le chemin parcouru par la robotique depuis un demi-siècle. Ce qui semblait alors être une prouesse laborieuse et fragile a fini par accoucher, génération après génération, de machines capables de marcher, courir et même danser avec une aisance quasi humaine. Reste à se demander jusqu’où cette évolution pourra nous mener : verrons-nous un jour des robots capables non seulement de marcher comme nous, mais aussi de penser et de ressentir avec une autonomie comparable à la nôtre ?


2 week_ago
60



























.jpg)






French (CA)