Voici une bizarrerie institutionnelle que peu de contribuables soupçonnent : la France verse une indemnité mensuelle à des rois. Pas de manière symbolique ou folklorique, mais bien via une dotation officielle, encadrée par la loi. Et en 2016, l’État a même dû trancher entre deux monarques rivaux, couronnés à deux jours d’intervalle sur le même trône.
Le décor : Wallis-et-Futuna, collectivité française du Pacifique perdue à plus de 16 000 kilomètres de Paris. Sur ce confetti de 96 km², trois royaumes coutumiers cohabitent avec la République depuis des décennies : Uvea à Wallis, Alo et Sigave à Futuna. Ce sont, à ce jour, les trois dernières monarchies actives reconnues par l’État sur le sol français.
À retenir
- La France verse une indemnité officielle aux trois rois coutumiers de Wallis-et-Futuna depuis 1961.
- En avril 2016, deux rois rivaux ont été intronisés à deux jours d’intervalle sur le même trône d’Uvea.
- L’État a reconnu officiellement Patalione Kanimoa le 18 avril 2016, excluant Tominiko Halagahu de la dotation républicaine.
Sommaire
Une monarchie inscrite dans la loi française depuis 1961
Rien d’officieux dans cet arrangement. Wallis et Futuna est divisé en trois royaumes coutumiers, un à Wallis et deux à Futuna, dont les dirigeants exercent, avec l’église catholique, une influence prépondérante. Ce statut particulier remonte à la loi du 29 juillet 1961, qui organise le territoire en garantissant le respect des coutumes locales. Le conseil territorial y intègre directement les trois chefs traditionnels, appelés Hau ou Sau, en tant que vice-présidents.
Concrètement, cela signifie que le roi coutumier n’est pas une figure décorative reléguée aux cérémonies. Pour l’instant, l’organisation collective repose sur la royauté, qui s’appuie elle-même sur des chefs de village et un gouvernement composé de six ministres du roi à Wallis. L’île de Futuna a sa propre organisation et deux royaumes distincts. Le roi réunit chaque semaine son conseil des ministres sur des sujets comme la santé, l’environnement ou encore des thèmes régaliens comme la police et l’éducation. Une indemnité versée par l’État couvre à la fois le roi, ses ministres royaux et les chefs coutumiers.
Ce financement n’a rien d’automatique. En 2005 déjà, le préfet Christian Job avait suspendu cette dotation au roi Tomasi Kulimoetoke II, qui régnait depuis 48 ans, en pleine crise politique déclenchée après que le souverain eut abrité au palais son petit-fils condamné pour homicide involontaire. Un précédent qui montre que la République, malgré sa neutralité affichée, garde toujours une carte en main : le portefeuille.
Deux ans sans roi, puis deux rois en même temps
Le successeur de Kulimoetoke II, Kapeliele Faupala, intronisé en juillet 2008, est destitué le 2 septembre 2014. Wallis se retrouve alors sans souverain pendant près de deux ans, plongée dans une vacance du pouvoir coutumier rarement vue à cette échelle. Wallis, un royaume sans roi depuis des mois, avec deux chefferies en lutte pour le pouvoir, les royalistes et les rénovateurs.
Le dénouement, en avril 2016, tourne au vaudeville institutionnel. L’intronisation de Tominiko Halagahu, actuel chef du district nord et petit-fils d’un ancien roi, décidée par la grande chefferie et certaines des familles royales d’Uvea a créé des remous. D’autres familles ont pointé du doigt un « coup de force illégitime », allant jusqu’à destituer la grande chefferie. Le 15 avril, Halagahu est couronné chez lui, à Vailala, dans une ambiance qualifiée de discrète par les observateurs locaux.
La réplique ne se fait pas attendre. Deux jours plus tard seulement, le 17 avril, l’autre camp intronise Patalione Kanimoa, ancien président de l’Assemblée territoriale, au palais royal de Sagato Soane à Mata-Utu. Contrairement à l’intronisation de Tominiko Halagahu, celle de Patalione Kanimoa se déroule au sein du Palais royal, rassemblant des centaines de personnes. Le palais était occupé par les partisans de Kanimoa depuis le 12 avril, verrouillant symboliquement le lieu du pouvoir traditionnel.
Deux rois. Un seul trône.
Le silence prudent du préfet, puis la reconnaissance officielle
Face à ce chaos coutumier, le préfet Marcel Renouf choisit d’abord la ligne de crête. Le texte de la destitution a ensuite été porté au représentant de l’État français, même si celui-ci « ne s’immisce pas dans les affaires coutumières ». Une posture prudente, presque attentiste, dans un dossier où chaque geste de l’administration risque d’être interprété comme un parti pris.
Mais la neutralité a ses limites administratives. Il fallait bien que l’un des deux rois figure au Journal officiel, que l’un des deux gouvernements royaux soit reconnu pour percevoir la fameuse dotation. Le 18 avril 2016, la décision tombe : c’est Patalione Kanimoa qui obtient la reconnaissance de l’État. Le préfet de Wallis et Futuna Marcel Renouf a signé les délibérations déposées en avril dernier par la nouvelle Grande chefferie du royaume d’Uvea à Wallis, dont l’une notifiait l’intronisation du Lavelua Patalione Kanimoa. L’intronisation de Tominiko Halagahu effectuée par l’autre chefferie n’est pas reconnue. La publication officielle au Journal officiel du territoire intervient le 3 juin 2016.
Halagahu ne s’incline pas pour autant. Le 28 mai 2016, son camp installe à son tour ses propres chefs de village et son propre chef de district. « Désormais, Wallis a deux Lavelua et deux grandes chefferies au complet ». Deux administrations parallèles, deux gouvernements coutumiers, un seul territoire de 96 km².
Une justice qui referme le dossier, une société qui apprend à cohabiter
Le camp évincé ne renonce pas à la voie légale. Le tribunal administratif de Mata’Utu rejette d’abord sa demande d’annulation le 25 octobre 2016. La cour administrative d’appel de Paris confirme ce rejet en mars 2018. Le conseil d’État tranche définitivement le 26 novembre 2018, en rejetant le recours du roi qui s’estime lésé, ce qui marque la fin de cette affaire sur le plan de la justice républicaine. Le nom du second Lavelua n’apparaîtra jamais au Journal officiel.
Sur le terrain, pourtant, la vie continue et les deux chefferies finissent par se croiser. En 2018, une scène inédite se produit à Mu’a : les deux camps célèbrent côte à côte la Saint-Joseph. « Une première dans l’histoire d’Uvéa » : même si la population reste très divisée, c’est la première fois que le roi reconnu par l’État participe à une cérémonie alors que l’autre Lavelua, non reconnu, est présent.
Aujourd’hui encore, l’archipel vit avec ce dédoublement du pouvoir coutumier. Deux administrations coutumières coexistent, chaque Lavelua investissant ses propres ministres et ses propres représentants dans les villages. Un roi siège au Journal officiel, l’autre continue de célébrer messes et cérémonies avec ses fidèles. La République, elle, a tranché une fois, sur le papier, sans jamais vraiment refermer la fracture qui divise l’île depuis dix ans.
Sources : la1ere.franceinfo.fr | outremers360.com | tntvnews.pf


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