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Tout le monde est certain qu’un fleuve finit toujours par retrouver son lit : en 1938, l’armée chinoise a pourtant chassé le fleuve Jaune du sien jusqu’en 1947

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Un fleuve peut-il changer de trajectoire sur ordre militaire ? La réponse tient en une date : le 1er juin 1938, lors d’une réunion militaire, le commandant en chef Tchang Kaï-chek autorise l’ouverture des digues du fleuve Jaune près de Zhengzhou. Ce jour-là, le fleuve qui a façonné la civilisation chinoise depuis des millénaires est officiellement transformé en arme de guerre.

Après la défaite chinoise à la bataille de Xuzhou, le nœud ferroviaire de Zhengzhou sur la ligne Pékin-Wuhan devient accessible aux Japonais. L’armée nationaliste, épuisée, cherche un moyen désespéré de gagner du temps. L’objectif de l’opération est de stopper l’avancée japonaise en appliquant la stratégie consistant à « utiliser l’eau à la place des soldats ». Une formule glaçante, qui résume tout le calcul stratégique derrière la décision.

À retenir

  • Le fleuve Jaune coule dans le bassin de la rivière Huai de 1938 à 1947 suite à l’ouverture intentionnelle des digues.
  • Entre 400 000 et 500 000 personnes meurent noyées, de famine ou d’épidémies dans les zones inondées.
  • L’avancée japonaise est retardée mais non stoppée, rendant ce sacrifice humain stratégiquement inefficace.

Sommaire

  1. Cinq jours de pioches contre un fleuve
  2. Cinq millions de vies dans la zone noyée
  3. Un pari stratégique à moitié gagné

Cinq jours de pioches contre un fleuve

La digue sud du fleuve Jaune, à Huayuankou dans la province du Henan, est percée les 5 et 7 juin 1938. Les soldats chinois s’attaquent d’abord à un autre site, plus en amont, avant de se rabattre sur Huayuankou. Le choix du lieu n’est pas anodin : c’est là que la brèche promet le plus grand impact sur la progression japonaise.

L’eau se déverse alors hors de son lit millénaire.

Le fleuve Jaune abandonne son tracé habituel et s’engouffre dans le bassin de la rivière Huai, plus au sud. Il y reste jusqu’en 1947. Neuf années durant lesquelles l’un des plus grands cours d’eau d’Asie coule là où il n’a jamais coulé auparavant, redessinant la géographie hydraulique de trois provinces entières.

Cinq millions de vies dans la zone noyée

Les chiffres donnent le vertige. Dans les 20 comtés directement touchés par la crue, 32 % des terres agricoles et 45 % des villages se retrouvent submergés. Environ 5 millions de civils vivent alors dans cette zone engloutie par les eaux, sans avoir été prévenus de ce qui allait s’abattre sur eux.

Le bilan humain immédiat se situe entre 30 000 et 89 000 noyés. Mais la catastrophe ne s’arrête pas aux premières semaines : entre la noyade, la famine qui suit la destruction des récoltes et les épidémies qui se propagent dans les zones inondées, le nombre total de morts grimpe à 400 000, voire 500 000 personnes selon les estimations. Un chiffre qui place cet épisode parmi les désastres les plus meurtriers jamais provoqués délibérément par une armée en temps de guerre.

L’ironie est amère. Ce sont majoritairement des civils chinois, et non des soldats japonais, qui paient le prix de cette manœuvre militaire.

Un pari stratégique à moitié gagné

L’avancée japonaise vers Wuhan est retardée par cette manœuvre. Mais retardée, pas stoppée. Les troupes ennemies contournent la zone inondée et poursuivent leur offensive vers le centre de la Chine, rendant le sacrifice humain d’autant plus difficile à justifier a posteriori.

Ramener le fleuve Jaune dans son ancien lit demande ensuite un travail titanesque. Il faudra attendre 1947 pour que les autorités parviennent à restaurer le tracé d’origine, après des années de crues incontrôlées dans le bassin de la Huai. Neuf ans pendant lesquels des générations entières grandissent sur des terres redessinées par une décision militaire, avec des sols appauvris par le sel et le sable charriés par les eaux détournées.

Cet épisode reste aujourd’hui l’un des exemples les plus étudiés de ce que les historiens appellent la guerre environnementale, où un cours d’eau devient une arme dont les dégâts échappent à tout contrôle une fois déclenchés.

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