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Tout le monde croit qu’on peut rejoindre n’importe quelle ville en voiture : au Québec, il en existe une où c’est tout simplement impossible

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Précision importante avant de plonger dans cette histoire : il existe bel et bien, sur le territoire québécois, une agglomération de plusieurs milliers d’âmes qu’aucune route carrossable ne relie au reste de la province. Pas un chemin de terre, pas une départementale improvisée, rien. Pour qui a grandi en France avec l’idée qu’un village, aussi reculé soit-il, finit toujours par se raccrocher à un réseau routier, l’existence de Schefferville a quelque chose de vertigineux. Cette ancienne cité du fer, nichée au cœur du Labrador québécois, raconte à elle seule un pan méconnu de l’histoire industrielle nord-américaine, fait de rêves de fer, d’exode brutal et d’isolement assumé.

À retenir

  • Schefferville, fondée dans les années 1950 par l’Iron Ore Company en plein Labrador québécois, n’a jamais été reliée au réseau routier de la province, uniquement accessible par train ou avion.
  • La fermeture de la mine en 1982 a provoqué le départ de près de 4 000 habitants en quelques mois, entraînant la dissolution de la municipalité en 1986.
  • Aujourd’hui, la ville subsiste grâce au train de Tshiuetin Rail Transportation, première ligne ferroviaire canadienne détenue par des communautés autochtones, et connaît un regain d’activité minière depuis les années 2010.

Une ville surgie du minerai en pleine toundra

Rien, absolument rien, ne prédestinait ce coin reculé du Nord-du-Québec à devenir une cité industrielle. Et pourtant, au milieu des années 1950, la compagnie Iron Ore Company of Canada y installe de toutes pièces une ville entière : logements, écoles, commerces, tout est bâti à plus de 500 kilomètres au nord de Sept-Îles, en plein territoire de la fosse du Labrador. L’historien Harold Bérubé décrit d’ailleurs cette entreprise comme un pari un peu fou, consistant à construire simultanément un chemin de fer et une ville dans une région où pratiquement rien n’existait auparavant.

Le choix de transport, lui, est radical dès le départ : ce sera le train ou l’avion, point final. Aucune route ne relie jamais Schefferville au réseau routier québécois, une décision qui façonne encore aujourd’hui le quotidien de ses habitants. L’exploitation du fer transforme malgré tout ce territoire nordique en véritable eldorado minier. Des centaines de familles s’y installent, séduites par des salaires attractifs et la promesse d’une existence stable au bout des rails. À son apogée, à la fin des années 1960, la ville compte environ 5 000 habitants, un chiffre remarquable pour une localité aussi isolée.

1982, l’année où tout bascule

La fermeture de la mine tombe comme un couperet. Le minerai devient moins rentable à extraire, l’Iron Ore Company plie bagage, et avec elle disparaît la raison d’être même de la ville. La décision est annoncée en novembre 1982, sous la présidence de Brian Mulroney, alors PDG de l’entreprise, qui deviendra Premier ministre du Canada deux ans plus tard seulement. Les habitants reçoivent un ultimatum : quitter les lieux avant le 1er juillet 1983. Près de 4 000 personnes, essentiellement non autochtones, font alors leurs valises en quelques mois à peine.

Le déclin est vertigineux. Maisons abandonnées, commerces fermés, population divisée par dix en l’espace d’une décennie. La ville passe brutalement du statut de fleuron industriel à celui de vestige à ciel ouvert. En 1986, coup de grâce administratif : la municipalité est officiellement dissoute en tant qu’entité juridique. Schefferville perd ainsi son statut de ville, symbole fort d’une page tournée sans ménagement. Elle sera réincorporée en 1990, mais sous une forme bien différente de la cité prospère qu’elle avait été.

Survivre sans une seule route goudronnée

Aujourd’hui encore, aucun ruban d’asphalte ne relie Schefferville à quoi que ce soit. Le train reliant Sept-Îles reste l’unique cordon ombilical terrestre, un trajet long et parfois capricieux selon la saison. Cette ligne, exploitée par Tshiuetin Rail Transportation, présente une particularité remarquable : il s’agit de la première ligne ferroviaire du Canada détenue par des communautés autochtones. Un symbole fort, quand on sait que ce même rail servait autrefois à acheminer le minerai extrait par une compagnie venue de l’extérieur.

L’avion complète ce dispositif fragile. Pour beaucoup d’habitants, un simple rendez-vous médical ou un achat courant implique une logistique digne d’une petite expédition. Cette absence totale de route façonne une identité particulière, très éloignée du quotidien que peut connaître n’importe quel village français relié par une départementale. Les communautés innues de Matimekush-Lac John et naskapies de Kawawachikamach, majoritaires désormais dans le secteur, ont appris à composer avec cet isolement plutôt qu’à le subir, tout en profitant d’un regain d’activité minière porté depuis les années 2010 par de nouvelles compagnies comme Tata Steel Minerals Canada.

Ce que Schefferville raconte du Québec nordique

L’histoire de Schefferville dépasse largement le simple fait divers géographique. Elle illustre la fragilité de ces villes minières bâties sur une seule ressource, condamnées à vivre ou mourir avec elle, un peu comme certains bassins houillers du nord de la France ont connu leur propre déclin lorsque le charbon a cessé d’être exploité. Ce type de company town, pensé uniquement pour servir une industrie, porte en lui les germes de sa propre vulnérabilité dès sa fondation.

Ce lieu interroge aussi notre rapport au territoire et à ses habitants. Peut-on vraiment abandonner une communauté humaine une fois l’intérêt économique épuisé ? La question reste ouverte, sans réponse simple, et Schefferville continue d’y répondre à sa manière, en refusant tout simplement de disparaître complètement.

De la ruée vers le fer à l’isolement assumé, Schefferville résume à elle seule un pan méconnu du Québec nordique. Une cité minière devenue enclave, toujours vivante malgré l’absence de toute route, portée aujourd’hui par les communautés autochtones qui en ont fait leur territoire. Reste à savoir combien d’autres villes, ailleurs dans le monde, partagent ce même destin suspendu entre mémoire industrielle et avenir incertain.

Brice L.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il collabore avec Sciencepost depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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