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Tout le monde croit pouvoir visiter librement les îles de la côte varoise : sur l’une d’elles, l’armée garde depuis 1948 un huis clos de 900 hectares où personne n’a jamais mis les pieds

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À quelques encablures de Toulon, une île du Var cache un secret vieux de plus de sept décennies. Sur ses 950 hectares, seule une infime portion se visite librement : le reste appartient à l’armée, et personne, absolument personne, n’a jamais eu le droit d’y poser le pied depuis 1948. Ni randonneur curieux, ni photographe naturaliste, ni même le maire de la commune ne peuvent franchir cette frontière invisible. Un huis clos de 900 hectares qui, en ce début d’automne, continue d’intriguer autant qu’il fascine.

À retenir

  • Depuis 1948, environ 900 hectares de l’île du Levant sont interdits au public car l’armée y teste des missiles, un site aujourd’hui exploité par la DGA Essais de missiles
  • Cet isolement a permis au maquis méditerranéen de se développer sans piétinement ni urbanisation, créant un sanctuaire de biodiversité
  • À quelques mètres de cette zone militaire coexiste Héliopolis, l’un des plus anciens villages naturistes d’Europe, fondé dans les années 1930

Ce lieu, c’est l’île du Levant, la plus discrète des îles d’Or au large de Hyères. Et si son accès reste aussi verrouillé, ce n’est pas pour préserver un trésor archéologique ou une espèce rarissime, mais parce que la Défense nationale y teste, depuis des générations, ses missiles les plus stratégiques.

Des ogives qui déchirent le ciel depuis 1948

L’histoire commence sur une plage bien connue des estivants : celle de Pampelonne, à Ramatuelle. C’est là, en 1948, que les premiers essais de lancement d’engins ont lieu, sous l’œil attentif de la Marine nationale. Mais la proximité avec les baigneurs pose rapidement problème, et les militaires cherchent un site plus isolé, plus discret, plus sûr. L’île du Levant s’impose alors comme la candidate idéale.

En octobre 1950, une station de lancement rudimentaire est installée sur l’île. Elle donne naissance au CERES, le Centre d’essais et de recherche d’engins spéciaux. Entre 1956 et 1968, plus d’une centaine d’engins décollent depuis ce bout de terre méditerranéenne, portant des noms qui sonnent presque comme une constellation poétique : Monica, Daniel, Antarès, Bélier, Agate, Centaure, Bérénice ou encore LEX. Ces fusées-sondes, destinées à l’origine à des recherches scientifiques et militaires, transforment discrètement l’île en laboratoire à ciel ouvert.

En 1968, le CERES fusionne avec d’autres structures pour former le Centre d’essais de la Méditerranée, devenu aujourd’hui le site Méditerranée de la DGA Essais de missiles. Plus d’une centaine d’ingénieurs y travaillent encore aujourd’hui, du lundi au jeudi, pour concevoir les futurs systèmes de lancement de missiles français. Un ballet technologique permanent, invisible depuis la côte, mais bien réel derrière les grillages.

Le maquis qui n’a jamais connu de pas humain

Voici le chiffre qui donne le vertige : selon les données de la DGA, le domaine militaire représente environ 949,84 hectares, soit près de 94,8 % de la superficie totale de l’île. Concrètement, cela signifie que la quasi-totalité du Levant échappe à toute présence humaine non autorisée depuis près de 80 ans. Selon les sources, cette proportion oscille entre 80 et 95 % du territoire, mais dans tous les cas, le constat reste identique : le public n’a jamais pu y poser un orteil.

L’accès se fait exclusivement via le port militaire de Hyères, sous la surveillance stricte de la gendarmerie de l’Armement. Badge professionnel ou carte d’identité exigée, contrôles systématiques : rien n’est laissé au hasard. Le secret de la Défense nationale ne badine pas avec les intrus, même les plus inoffensifs.

Résultat de cet isolement forcé : un maquis méditerranéen dense, où pins d’Alep, arbousiers et chênes verts se sont développés sans jamais être piétinés, coupés ou dérangés. Une végétation qui aurait pu, ailleurs, céder du terrain aux sentiers de randonnée et aux constructions touristiques, mais qui ici a simplement continué de croître, année après année, dans une tranquillité presque absolue.

À dix minutes de là, des naturistes bronzent sans se poser de questions

Le contraste est saisissant. À quelques minutes de marche de cette zone ultra-sécurisée, existe l’un des plus anciens villages naturistes d’Europe, Héliopolis, fondé dans les années 1930. Ici, les visiteurs profitent du soleil, se baignent, déjeunent en terrasse, souvent sans même réaliser qu’à quelques centaines de mètres, des essais liés à la sécurité nationale se déroulent en toute discrétion.

Cette cohabitation improbable entre farniente estival et secret défense illustre à merveille la particularité de l’île du Levant : un territoire coupé en deux, où quelques hectares accueillent des touristes en toute légèreté, tandis que l’immense majorité du sol reste un mystère absolu, même pour les habitués de l’île.

Quand l’armée devient la meilleure alliée du vivant

Paradoxe savoureux : cette zone militarisée applique la charte du parc national de Port-Cros en tant qu’aire d’adhésion. Elle ne fait cependant pas partie du cœur du parc, l’incompatibilité entre activités de tir et accueil du public étant, on l’imagine, difficile à concilier. Mais le résultat écologique n’en est pas moins remarquable.

En interdisant toute présence humaine pendant près de 80 ans, la Défense a, sans le vouloir, créé un véritable écrin de biodiversité préservé. Peu d’urbanisation, aucun sentier érodé par des milliers de pas, peu de pollution lumineuse liée au tourisme de masse. Le maquis a pu s’épanouir dans des conditions que peu d’espaces naturels du littoral méditerranéen peuvent revendiquer aujourd’hui.

L’ironie est belle : les mêmes missiles qui symbolisent la puissance destructrice ont, par un effet collatéral totalement involontaire, offert à la nature un sanctuaire que la protection environnementale seule n’aurait peut-être jamais réussi à garantir avec une telle constance.

Ainsi, derrière ce titre presque anecdotique se cache une réalité bien plus riche : depuis 1948, des essais de missiles limitent l’accès à 900 hectares de l’île du Levant, préservant du même coup son maquis méditerranéen d’une pression touristique qui aurait sans doute transformé le paysage. Reste une question qui mérite réflexion : combien d’autres coins de nature doivent leur préservation, non pas à une volonté écologique affirmée, mais à un simple hasard stratégique ?

Brice L.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il collabore avec Sciencepost depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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