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Thomas Morales : «Il faut sauver l’écrivain lambda»

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FIGAROVOX/TRIBUNE - Le grand oublié des débats sur la concentration des maisons d’édition, c’est l’écrivain de base : celui qui part de bon matin avec son manuscrit sous le bras pour prospecter, et multiplie les différents travaux d’écriture pour survivre. Par amour de la littérature.

Thomas Morales est écrivain. Dernier livre paru : Les tendresses de Zanzibar (Éditions du Rocher, mars 2026). 


Les coulisses du livre font la une de l’actualité. Sa tambouille et son vernis sont jetés en pâture depuis une semaine. Le spectacle est peu ragoûtant. Au lieu de se morfondre, félicitons-nous, au contraire, de cette focale, elle veut dire que le livre bouge encore. Il n’est pas mort ! Il suscite la controverse et l’émoi. Il est terriblement français dans son bouillonnement sémantique et ses impasses économiques.

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Tous les écrivains devraient se réjouir des désaccords qui agitent les institutions publiques, les groupes, les médias et les acteurs de la vie culturelle de notre pays en ce moment. Chacun déploie son drapeau, ses couleurs, ses résistances, ses clivages sur l’idée même qu’il se fait du livre à l’ère de son artificialisation galopante. Chacun a la conviction de mener un combat juste : la bonne marche d’une entreprise, sa rentabilité et sa croissance ou le choix de publier ou non un texte selon son libre-arbitre. La littérature a toujours été une proie facile, elle sert souvent d’arme de communication massive. Qu’on la fonctionnarise à outrance ou qu’on la privatise à la hache, qu’on la réglemente ou qu’on l’imagine vierge de toute intentionnalité, elle est fatalement une île de la tentation où tous les egos échoueront.

Chacun veut la contraindre dans un chemin bien défini, bien balisé. On nous somme alors de choisir un camp : l’indépendance d’esprit ou la liberté managériale, la fidélité à un éditeur ou la sédition. Derrière l’affaire Bolloré/Nora, il y a tout de même un grand absent. Un parfait inconnu. Où est l’écrivain-lambda ? L’écrivain de base, la forme la plus commune de l’espèce, qui construit une œuvre au fil du temps, qui ne dispose d’aucun filet de sécurité, qui part de bon matin avec son manuscrit sous le bras prospecter, qui reçoit une maigre avance quand il réussit à se faire éditer, qui multiplie les différents travaux d’écriture pour survivre, qui n’est pas mensualisé par une grande maison, qui n’est ni un absolu anonyme, ni une star des étals.

Cet écrivain au double, au triple, voire au quadruple emploi promène son œuvre dans les salons de province. Il ne rechigne pas à la tâche. Il est heureux quand il est invité à une causerie dans une librairie indépendante.

Thomas Morales

Cet écrivain référent, de moyenne intensité, je le côtoie depuis plus de vingt ans. Il est partout autour de moi. Il vit à Amiens, à Hendaye, à Créteil ou à Pau. Je suis de cette confrérie-là. Il travaille pour la presse d’entreprise, il pige ici ou là, il donne parfois des cours ou anime des ateliers d’écriture. Il tire le diable par la queue. Il n’est pas assisté. Cette femme ou cet homme de peu est un précaire qui ne s’ignore pas. À force d’acharnement et de travail, il trouve refuge dans des maisons qui croient en son talent. Il tente de joindre les deux bouts comme dans le recueil d’Henri Calet. Les libraires, face à la montagne de nouveautés, connaissent à peine son nom. Les mises en place sont devenues tellement faméliques.

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Cet écrivain au double, au triple, voire au quadruple emploi promène son œuvre dans les salons de province. Il ne rechigne pas à la tâche. Il est heureux quand il est invité à une causerie dans une librairie indépendante ou quand il reçoit une critique dans un supplément de la presse nationale. Il obtient même des prix littéraires mais il ne vit pas de sa plume. Il ne compte pas sur ses maigres droits d’auteur pour s’assurer une retraite prospère, ni ses heures devant son écran. Il sait qu’au royaume des littérateurs, seule une poignée d’élus tire des revenus de cette activité-là. Il en a pris son parti. Il est un galérien de l’écriture qui a délibérément opté pour cette voie aventureuse.

Attention, il n’est pas un amateur dilettante, un rentier ou un pur esthète, il est un véritable professionnel. Il n’est pas déconnecté de la réalité sociale. Il sait la brutalité des licenciements et des fusions dans de nombreux secteurs d’activité. Il constate la désindustrialisation de la France tous les jours. De son fragile Aventin, il ne vient pas de découvrir le chômage et son long cortège de misère. Cet écrivain de second rideau, le cœur battant de très nombreux catalogues, persévère, malgré tout, parce qu’il aime ça, parce qu’il croit à la féerie des mots ; sa prose solitaire est une hygiène de vie, le fruit d’une mécanique intellectuelle et de la poésie de l’instant. Il travaille sa phrase, il la bourrelle pour qu’elle exprime enfin le son espéré. Souvent, il échoue. Il insiste encore. Il a fait un pacte secret avec la littérature presque enfantine parce que la vie temporelle ne fait pas le poids face à la fiction. Cet écrivain est plus que jamais un homme seul.

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Chacun a certainement des raisons de rester ou de partir dans l’affaire qui nous concerne. Mais j’aurais aimé de la part de nos agitateurs d’idées que le débat s’élève et qu’il porte sur l’avenir même de l’écrivain dépassant ainsi les cas personnels. Qui peut matériellement écrire, y consacrer du temps et de l’énergie en 2026 ? Comment prendre soin de la littérature vivante, sans se pencher sur le lit du malade ? Comment soulager ce forçat, ne pas lui promettre le grand soir tout en lui garantissant un minimum d’existence ? Pourquoi, ne pas imaginer un statut à l’image de celui de l’intermittence du spectacle (certes complexe et coûteux à mettre en place mais pas totalement inenvisageable) ? Enfin, j’aurais aimé des pistes, un peu d’espoir et moins d’entre-soi sans tomber dans la voracité financière ni les vieilles lunes bien-pensantes. Juste un peu de concret, de tangible au service de l’imaginaire.

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