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« Tant que c’est un plaisir, je resterai là » : Chez Sergent, dernier commerce de ce bourg dans le sud du Cantal

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Notre série « un pour tous, tous pour un » se pose à Junhac où depuis trois générations, le café de la grand-place accompagne la vie du village.

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Robert Sergent derrière son comptoir depuis 27 ans.

Robert Sergent derrière son comptoir « avant ce comptoir, il y avait le cantou où ma grand-mère faisait cuire le cochon ». ©Marie Boudon

Par Marie Boudon Publié le 5 sept. 2026 à 1h20

À Junhac dans le Cantal, il faut tendre l’oreille pour entendre le village vivre et sa célèbre fontaine clapoter. La commune compte 280 habitants, mais le bourg n’en rassemble guère plus d’une cinquantaine. Et depuis le début de l’année, le deuxième café, Chez Château, a fermé. On pousse la porte du dernier bistrot du village. Personne derrière le comptoir. Mais il y a cette odeur immédiatement reconnaissable du bois ancien, celle des cafés d’autrefois. Le décor semble avoir arrêté sa course quelque part dans les années 1980. Le mobilier est resté dans son jus, comme si l’on avait simplement oublié de tourner la page. Rapidement, Robert Sergent apparaît. Nous attendait-il ? Sourire. « Bonjour ».

Au coeur du village, face à la mythique fontaine, Chez Sergent est le dernier bar-tabac de Junhac.

Au cœur du village, face à la mythique fontaine, Chez Sergent est le dernier bar-tabac de Junhac. ©Marie Boudon

Le décor est typique d’un troquet de campagne « dans son jus ». Sur le comptoir, un distributeur de cacahuètes attend des jours meilleurs. « Il vient de tomber en panne », explique Robert qui a conservé précieusement ses pièces de 2 francs pour tourner la molette et faire tomber les précieuses coques. Dans une vitrine, des piles-boutons. Dans une autre, des cigarillos.

Ici, on trouve aussi des bonbons, des glaces, des graines, des articles de pêche, des Opinels, du miel produit par Robert, des journaux… et même un service de photocopies. Un multiservice avant l’heure.

Une addition au crayon, un paiement au SumUp

Un client entre. On se sert la main. La conversation démarre naturellement, comme si elle avait commencé hier et ne s’était jamais vraiment arrêtée. Chez Robert, le temps se compte encore au crayon à papier. Une orangeade, une sucette, un magazine. Il additionne les prix sur un bout de papier, vérifie mentalement, puis sort son terminal de paiement. « Je fais le calcul de tête en plus de sur le papier, pour ne pas perdre l’habitude de réfléchir », sourit-il.

Robert Sergent devant son bar tabac journaux qu'il tient depuis 27 ans.

Robert Sergent devant son bar tabac journaux qu’il tient depuis 27 ans. ©Marie Boudon

L’addition ? Six euros. Le geste est ancien, le paiement moderne. Et tout Chez Sergent tient peut-être dans ce mélange-là : une vie de village qui résiste, sans refuser complètement son époque. Robert ouvre tard le soir. « Ce sont les clients qui font l’heure de fermeture. Hier soir, j’ai eu des clients qui sont restés jusqu’à minuit ». La vie est là.

Trois générations derrière le comptoir

Robert Sergent est né ici, en 1946. « Je suis né au-dessus du bar. Les accouchements se faisaient à la maison ».

Il est la troisième génération derrière ce comptoir. Sa grand-mère, d’abord, puis sa mère, Félicie, puis lui. Une histoire de famille qui remonte. « Mes grands-parents tenaient boutique au début du siècle dernier. Après, il y a eu ma maman. Et moi, le petit dernier d’une fratrie de cinq enfants ».

Robert a repris l’affaire familiale en 1973. Le café était alors au cœur d’un village autrement animé. Deux boulangeries-épiceries, trois ou quatre cafés, un restaurant, des artisans… « En début d’année, le café d’en face Chez Château a fermé. Je me retrouve seul », soupire-t-il.

« Il était là, le cantou »

Au début, au XIXe siècle (oui, oui), chaque maison auvergnate était énergétiquement autonome. « il était là, le cantou, sourit Robert. Il n’y avait pas le comptoir et ma grand-mère faisait à manger ici car tous les établissements recevant du public faisaient à manger à l’époque.

La grand-mère de Robert a ouvert son auberge à la fin du 19e siècle. La photo trône au dessus du bar.

« Ma grand-mère dit qu’elle est l’une des petites filles sur cette photo ». L’auberge familiale a ouvert à la fin du XIXe siècle. ©Marie Boudon

Il se souvient aussi qu’ici, on tuait le cochon et on préparait la viande dans de grandes marmites. Puis le père de Robert transforme les lieux au début des années 1960. Le bar apparaît, la vitrine aussi.

Robert, lui, apportera plus tard ses propres modifications : un plafond, des toilettes… et l’âme sont restés. Même la Poste a longtemps eu son adresse ici. Quand le bureau a fermé, Robert a repris l’agence postale. Il y avait un comptoir séparé, un bureau, un téléphone mural. Aujourd’hui, la Poste est à la mairie à côté de l’école.

Charlie Gaul, la tête dans la fontaine

Et puis il y a cette histoire que Robert pourrait raconter les yeux fermés. Il avait 13 ans. Nous sommes en 1959. Le Tour de France passe pour la première fois dans le Massif central. La chaleur est écrasante. Les coureurs attaquent la côte de Vieillevie, un véritable mur. Robert est là, devant le café. Il voit arriver Charlie Gaul. Le Luxembourgeois a remporté le Tour l’année précédente. Mais ce jour-là, il est au bord du malaise. « Il était blanc. Il s’est complètement aspergé. Ils l’ont aidé à remonter sur le vélo ». Gaul perdra énormément de temps sur cette étape. « Cette image rendra la fontaine célèbre car c’est à ce moment précis qu’il a perdu le Tour 59 ».

Au point qu’une plaque a depuis été apposée près de la fontaine. Et le 13 juillet 2026, à l’occasion de son inauguration, Christian Prudhomme, les élus et Jean-Paul Ollivier, célèbre chroniqueur du Tour, sont venus à Junhac. Jean-Paul Ollivier s’était même installé à une table de Chez Sergent pour dédicacer son livre « La Grande Boucle de mes souvenirs ».

Le jukebox, les flippers et les soirées belote

Robert se souvient aussi du bruit. Celui des billes qui claquent dans les flippers. Celui du baby-foot. Celui du jukebox. « Dans les meilleures années, entre 1975 et 1985, j’avais un jukebox, deux flippers et un baby-foot. Il y avait de l’animation, de la musique aussi ».

Le football faisait venir du monde. Le club de Junhac a été créé en 1972-1973. Robert en parle encore avec gourmandise. « Pour moi, c’était une très, très grosse clientèle ». Puis Junhac a fusionné avec Montsalvy, dans les années 1990. Et peu à peu, les habitués se sont raréfiés.

Le bar tabac du village, le dernier commerce, témoin d'une histoire familiale.

Le bar tabac du village, le dernier commerce, témoin d’une histoire familiale. ©Marie Boudon

Même chose pour la chasse. « Depuis une dizaine d’années, je ne vois pratiquement plus les chasseurs ». Les concours de belote, eux aussi, se sont éteints. Il pouvait y en avoir une dizaine par an. Aujourd’hui, presque plus aucun.

Dans le temps, toutes les maisons étaient louées

L’été n’est plus tout à fait celui que Robert a connu. Dans le bourg, il ne reste aujourd’hui qu’un gîte. « Dans le temps, il y en avait une dizaine. Dans toutes les maisons, il n’y avait aucune pièce de libre, tout était loué. Quand il n’y avait plus de place dans les gîtes, les jeunes campaient à côté du terrain de sport ». Les touristes passent encore. Le boulanger ambulant aussi, deux fois par semaine, le mardi et le vendredi.

« Pour ma part, tant que c’est plus un plaisir qu’une corvée, je resterai là. Et c’est vrai que jusqu’à présent, ça reste rentable ». Alors oui, Robert, sourire aux lèvres, continue de sortir son crayon pour faire ses additions de tête. Servir une orangeade ou un café.

Et lorsque le dernier client tarde à partir, il ne regarde pas vraiment l’heure. Ici, depuis trois générations, le temps a toujours eu tendance à s’attarder au comptoir.

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