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Sur les côtes arctiques russes dorment depuis 1960 près de 1 000 balises nucléaires que personne ne surveille

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Imaginez marcher sur une plage isolée, quelque part au-delà du cercle polaire, et tomber sur un bloc métallique rouillé, à moitié enfoui dans la neige. Rien d’alarmant à première vue, si ce n’est une plaque à moitié effacée sur laquelle on devine un symbole de radioactivité. Ce scénario n’a rien d’un film catastrophe : il s’est déjà produit, avec des conséquences bien réelles sur la santé de ceux qui ont eu le malheur de s’approcher. Car depuis les années 1960, près d’un millier de générateurs nucléaires sommeillent le long des côtes arctiques russes, livrés à eux-mêmes depuis la chute de l’URSS, et personne, ou presque, ne sait aujourd’hui exactement où ils se trouvent tous.

À retenir

  • Entre 1960 et 1980, l'URSS a installé près de 1 000 générateurs nucléaires Beta-M (RTG) au strontium-90 pour alimenter des phares le long de ses côtes arctiques
  • Depuis la chute de l'URSS en 1991, environ 200 de ces générateurs ont disparu des registres officiels et certains ont été pillés, exposant des cœurs radioactifs dangereux, comme lors de l'incident de Lia en 2001
  • Un programme de démantèlement lancé en 2001 avec le soutien de la Norvège, des États-Unis puis de Rosatom vise à remplacer ces générateurs par des panneaux solaires, mais plusieurs centaines restent encore non récupérées.

Des générateurs nucléaires oubliés au bord du monde

Le littoral arctique russe s’étend sur environ 24 000 kilomètres, une distance vertigineuse, difficile d’accès, balayée par des vents glacés et plongée une bonne partie de l’année dans une obscurité quasi totale. Pour les marins et les navires empruntant cette route, les phares étaient indispensables. Mais comment alimenter des balises lumineuses dans des zones où aucune ligne électrique ne pouvait raisonnablement être installée, et où l’envoi d’équipes de maintenance représentait un défi logistique et humain considérable ? Les ingénieurs soviétiques ont trouvé une réponse aussi ingénieuse que risquée : le générateur thermoélectrique à radioisotopes, plus connu sous l’acronyme RTG.

Ces modules, baptisés Beta-M, fonctionnaient grâce à la chaleur produite par la désintégration naturelle d’un isotope radioactif, le strontium-90, dont la demi-vie atteint 28,8 ans. Cette chaleur était convertie en électricité, fournissant une puissance modeste d’environ 10 watts, mais suffisante pour éclairer un phare pendant des décennies, sans intervention humaine et sans aucune source d’énergie extérieure. Sur le papier, l’idée relevait presque du génie : une source d’énergie autonome, capable de fonctionner seule dans les conditions les plus hostiles de la planète.

Pourquoi l’URSS a semé du plutonium sur ses propres côtes

Entre le début des années 1960 et 1980, l’Union soviétique a ainsi disséminé plus de 1 000 générateurs le long de son littoral arctique, principalement autour de la presqu’île de Kola et du golfe de Finlande. Au total, 998 unités auraient été fabriquées, destinées non seulement à la navigation maritime, mais aussi à des applications météorologiques et militaires. Cette stratégie répondait à une logique d’expansion territoriale et de contrôle stratégique d’une région alors considérée comme un enjeu majeur de la guerre froide.

Le raisonnement soviétique était pragmatique : plutôt que d’envoyer des techniciens tous les quelques mois dans des zones parmi les plus reculées du globe, mieux valait installer une source d’énergie increvable, capable de fonctionner pendant des générations. Ce qui n’avait pas été anticipé, en revanche, c’est ce qui se passerait une fois l’empire soviétique effondré, et avec lui, toute forme de suivi rigoureux de ces installations.

Corrosion, pillage, radiations : l’inventaire d’un désastre silencieux

La chute du régime soviétique en 1991 a marqué un tournant funeste pour ces générateurs. Du jour au lendemain, plus aucune structure étatique n’était en mesure d’assurer leur entretien, leur surveillance, ni même leur simple recensement. Résultat : la trace de 200 modules a purement et simplement disparu des registres officiels. Leur emplacement exact reste, à ce jour, inconnu des autorités russes elles-mêmes.

Pire encore, dans le chaos économique des années 1990, des pilleurs de métaux se sont mis à démanteler certains de ces générateurs pour en récupérer l’uranium appauvri et les alliages précieux qui composaient leur blindage. Ce faisant, ils ont exposé au grand jour des cœurs radioactifs capables d’émettre jusqu’à 1 000 roentgens par heure, un niveau de radiation suffisant pour provoquer de graves brûlures en seulement quelques minutes de contact. En décembre 2001, trois habitants du village de Lia, en Géorgie, ont ainsi été gravement irradiés après avoir découvert en forêt les fragments abandonnés d’un générateur Beta-M. Un drame qui a révélé, avec une brutalité crue, l’ampleur du danger laissé en héritage par ces installations soviétiques.

À cela s’ajoute une difficulté supplémentaire, presque géologique : certains phares ont été progressivement engloutis par les mouvements du pergélisol arctique, ce sol perpétuellement gelé qui, en se déformant, avale peu à peu les structures posées à sa surface. Un phénomène qui complique encore davantage le repérage et la récupération de ces sources radioactives par les équipes chargées de leur démantèlement.

Mille bombes à retardement que personne ne veut récupérer

Face à ce constat alarmant, un programme de démantèlement a été lancé en 2001, financé en grande partie par la Norvège, préoccupée par la proximité de ces installations avec ses propres frontières. Les États-Unis ont apporté leur soutien à cette opération à partir de 2003. L’objectif : remplacer progressivement ces générateurs vieillissants par des panneaux solaires, une technologie autrement plus sûre pour alimenter les phares restants. L’agence russe de l’énergie atomique, Rosatom, a par la suite pris le relais dans les années 2000 pour poursuivre ce travail de récupération, un chantier reconnu officiellement par l’Agence internationale de l’énergie atomique comme un problème de sûreté nucléaire à part entière.

Mais plus de deux décennies après le lancement de ce programme, l’opération est encore loin d’être achevée. Entre les modules disparus des registres, ceux ensevelis sous le pergélisol et ceux simplement trop isolés pour justifier une expédition de récupération coûteuse, plusieurs centaines de générateurs continuent probablement de se dégrader, quelque part sur ces côtes désertiques. Une situation qui illustre, à sa manière, combien les choix technologiques d’une époque peuvent laisser des traces durables, parfois pendant des générations entières, bien après la disparition du régime qui les a mis en œuvre.

Alors que l’Arctique attire de plus en plus l’attention pour ses ressources naturelles et ses nouvelles routes maritimes rendues accessibles par le réchauffement climatique, cette zone reste aussi, de manière beaucoup plus discrète, un vaste champ de mines radioactives dispersées et mal cartographiées. Une question demeure en suspens : combien de temps encore ces vestiges silencieux de la guerre froide continueront-ils d’attendre, quelque part sous la neige, qu’on se souvienne enfin de leur existence ?

Brice L.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il collabore avec Sciencepost depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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