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En plantant 90 % de leurs forêts commerciales avec un seul pin pour retenir les collines, les Néo-Zélandais ont littéralement recouvert leurs plages de milliers de tonnes de troncs

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Des plages entières disparaissant sous des tonnes de bois flotté, des rivières charriant des radeaux de troncs capables d’emporter un pont : voilà le décor qui accueille régulièrement les habitants de la côte Est de la Nouvelle-Zélande après une grosse tempête. Le paradoxe est saisissant, car cette avalanche de pins n’est pas le fruit du hasard climatique, mais la conséquence directe d’un choix forestier vieux de plusieurs décennies. En voulant dompter l’érosion de ses collines avec une seule essence à croissance fulgurante, le pays a fini par transformer son littoral en réceptacle géant de déchets ligneux. Retour sur une histoire où la meilleure des intentions écologiques a fini par produire l’un des problèmes environnementaux les plus visibles du pays.

À retenir

  • Le Pinus radiata, planté depuis les années 1960 pour stabiliser les sols érodables, représente aujourd'hui 90 % des forêts commerciales et 3 % du PIB néo-zélandais
  • La pratique de la coupe rase laisse les sols nus pendant plusieurs années, provoquant des coulées de débris ligneux qui envahissent plages et rivières, comme à Gisborne où le slash représente jusqu'à 90 % des débris échoués
  • De nouvelles réglementations interdisent désormais la coupe rase sur les pentes à risque de plus de deux hectares, mais ces mesures arrivent après des dégâts coûteux, comme les 10 millions de dollars de nettoyage à Tolaga Bay en 2018

Le pin qui pousse plus vite que la logique forestière

Tout commence avec le Pinus radiata, une essence originaire de Californie qui a trouvé en Nouvelle-Zélande des conditions de croissance quasi miraculeuses. Planté massivement depuis les années 1960 sur la côte Est, ce pin pousse à une vitesse record et développe rapidement un système racinaire capable de stabiliser des pentes autrement instables. Dans une région où les sols argileux glissent facilement sous l’effet des pluies torrentielles, cette capacité en a fait l’arme de choix contre l’érosion. Le succès a été tel que l’essence occupe aujourd’hui environ 90 % des forêts commerciales du pays.

Cette omniprésence n’a rien d’anecdotique sur le plan économique. Les produits dérivés du bois constituent la troisième exportation du pays, juste derrière le lait et la viande. La filière forestière fait vivre directement 20 000 personnes et génère un revenu brut annuel avoisinant les 5 milliards de dollars, soit environ 3 % du PIB néo-zélandais. Autant dire que le pin ne se contente pas de retenir les collines : il porte une part significative de l’économie rurale du pays.

La coupe rase, le moment où le sol perd sa seule armure

Le problème ne vient pas du pin lui-même, mais de la manière dont on l’exploite. Une fois les arbres arrivés à maturité, la pratique classique consiste à raser intégralement une parcelle plutôt que de procéder à des coupes sélectives. Or, sur les versants abrupts et convergents typiques de la côte Est, cette méthode laisse le sol totalement nu pendant plusieurs années, le temps que de nouvelles plantations reprennent le relais. Sans racines pour le retenir, le terrain redevient exactement aussi vulnérable qu’avant la plantation, voire pire, puisque l’exploitation forestière a souvent modifié le relief avec des pistes et des zones de dépôt.

Face à l’accumulation de sinistres, une nouvelle réglementation a été mise en place pour encadrer ces pratiques à risque. Les régimes classiques de coupe rase ne sont désormais plus autorisés sur les pentes classées en zone rouge dépassant deux hectares. Un permis d’aménagement territorial est maintenant exigé, accompagné d’une évaluation détaillée des risques d’érosion avant toute intervention. Une avancée notable, mais qui arrive après des années de dégâts déjà constatés sur le terrain.

Gisborne, la plage qui encaisse ce que la forêt rejette

La région de Gisborne et la baie de Hawke concentrent l’essentiel des images marquantes de ce phénomène. Après le passage du cyclone Gabrielle, une analyse portant sur quinze sites a permis de mesurer que le pin représentait en moyenne 56 % des débris ligneux échoués, mélangé à du saule et du peuplier. Fait intéressant : la majorité de ce bois provenait en réalité de l’érosion naturelle des versants et des berges, et non uniquement des zones de coupe. Cela n’empêche cependant pas les résidus de coupe, appelés localement slash, de représenter une part écrasante des débris sur certains sites précis : 70 % à la plage de Waikanae, 81 % à Tolaga Bay et jusqu’à 90 % à l’embouchure de la rivière Wairoa.

Sur le terrain, les conséquences prennent la forme de véritables radeaux de troncs entiers dévalant les vallées lors des crues, arrachant les lits de rivières, détruisant des ponts et étouffant les cours d’eau, en plus des glissements de terrain issus des sites de coupe fraîchement rasés. Le district de Gisborne est d’ailleurs statistiquement exposé à ce type de coulée de débris en moyenne tous les 5,5 ans. Le nettoyage qui a suivi les inondations de juin 2018 à Tolaga Bay a coûté environ 10 millions de dollars, en partie pris en charge par le gouvernement. Ces mêmes tempêtes ont aussi débouché sur cinq condamnations de sociétés forestières au titre de la loi sur la gestion des ressources, preuve que les pratiques en cause n’étaient pas anodines aux yeux de la justice.

Un paradoxe forestier : la solution devient le problème

Au-delà de l’image spectaculaire des plages jonchées de bois, c’est tout un écosystème côtier qui encaisse les répercussions de ce cycle plantation-coupe rase. L’abrasion physique causée par les débris ligneux sur les habitats rocheux intertidaux, combinée à la sédimentation qui réduit la clarté de l’eau, fragilise durablement la faune marine locale. Sur le littoral, on observe un déclin progressif de certaines ressources traditionnelles comme le whitebait, ce petit poisson emblématique, tout comme des inquiétudes grandissantes autour des populations de moules, d’écrevisses et de pāua.

C’est là tout le paradoxe de cette histoire : l’arbre planté pour protéger les terres agricoles et les habitations finit, par la façon dont on l’exploite, par menacer un autre pan entier de l’environnement néo-zélandais. Le Pinus radiata n’est pas le coupable en soi, il fait exactement ce pour quoi on l’a choisi ; c’est la coupe rase qui, en mettant les sols à nu au pire moment, transforme un rempart contre l’érosion en accélérateur de catastrophe côtière.

Ce que révèle finalement cette affaire, c’est la difficulté de concilier une filière économique aussi stratégique avec une gestion durable des sols et des littoraux. Les nouvelles restrictions sur les coupes rases en zone à risque marquent un premier pas, mais la question reste ouverte : la Nouvelle-Zélande parviendra-t-elle à repenser sa foresterie sans renoncer à ce qui fait sa troisième source d’exportation, ou faudra-t-il attendre encore quelques cyclones avant que les collines et les plages trouvent enfin un équilibre durable ?

Brice L.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il collabore avec Sciencepost depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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