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Sous une mine lorraine fermée en 2004 dorment des milliers de documents que personne n’a inventoriés

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Des milliers de documents patientent dans l’obscurité, entassés depuis des décennies, sans qu’aucun inventaire n’ait jamais été dressé. La cause de cet immense angle mort archivistique tient en un mot : la vitesse à laquelle l’industrie du charbon s’est éteinte en France, laissant derrière elle des pans entiers de mémoire administrative et technique qu’on a préféré stocker plutôt que jeter, faute de temps et de moyens pour les traiter. C’est en Lorraine, sur le site du carreau Wendel à Petite-Rosselle, que cette histoire prend tout son sens. Ici, à quelques encablures de la frontière allemande, se joue depuis vingt ans un curieux paradoxe : celui d’un lieu classé, visité, patrimonialisé, mais dont une partie du fonds documentaire reste totalement méconnue, y compris de ceux qui en ont la charge.

À retenir

  • Depuis la fermeture de l'exploitation en 2004, des milliers de documents (fiches de paie, plans techniques, rapports de sécurité, correspondances syndicales) s'entassent sans avoir jamais été inventoriés sur le site du carreau Wendel à Petite-Rosselle.
  • Exploité dès 1856 et fermé définitivement en 2004, le site abrite aujourd'hui deux musées mais le manque de moyens financiers et d'archivistes empêche tout inventaire scientifique de ce fonds.
  • Contrairement au site voisin de Völklingen en Sarre, transformé en pôle culturel majeur, Petite-Rosselle fonctionne grâce à des guides bénévoles, sans budget suffisant pour explorer ces archives.

Sous Petite-Rosselle, un silence de vingt ans cache une bibliothèque entière

Il faut remonter à 1856 pour comprendre l’ampleur de ce qui s’est joué à Petite-Rosselle. C’est cette année-là que la concession, détenue par Charles de Wendel et Georges Hainguerlot, commence à livrer son charbon. Pendant plus d’un siècle, l’exploitation ne cessera de croître, jusqu’à devenir l’un des symboles les plus puissants de l’industrie lourde lorraine. Puis, le 23 avril 2004, c’est au siège de la Houve, à Creutzwald, que le dernier mineur remonte à la surface, marquant officiellement la fin de l’extraction charbonnière en France. Une date qui résonne comme un point final national, mais qui a aussi eu un effet secondaire moins connu : celui d’accélérer le transfert et l’entassement de documents administratifs, techniques et humains vers des sites comme celui de Petite-Rosselle, sans que personne n’ait eu le temps, ni la mission clairement définie, de les trier.

Des tonnes de papier oubliées dans le noir du carreau minier

Le site s’étend aujourd’hui sur une centaine d’hectares, où subsistent quatre chevalements, deux lavoirs à charbon, deux bassins de décantation, un terril et pas moins de dix kilomètres de voies ferrées. Un décor industriel impressionnant, presque figé dans le temps, qui a permis l’ouverture du musée La Mine Wendel en 2006, suivi en 2012 du Musée Les Mineurs Wendel, sur ce qu’on appelle désormais le Parc Explor Wendel. Mais derrière les vitrines et les galeries reconstituées que parcourent les visiteurs, d’autres espaces, moins accessibles, conservent des cartons entiers de fiches de paie, de plans techniques, de rapports de sécurité ou de correspondances syndicales. Une masse documentaire qui raconterait, si elle était étudiée, le quotidien de milliers d’ouvriers, à une époque où, en 1960, 5 000 mineurs descendaient chaque jour sous terre pour extraire 10 000 tonnes de charbon.

Quand les machines s’arrêtent mais que tout reste en place

Ce qui frappe à Petite-Rosselle, c’est la sensation d’un arrêt sur image. Le puits Wendel n°2, foncé à partir de 1881, atteint 773 mètres de profondeur et abrite le plus ancien chevalement métallique conservé du bassin houiller lorrain, aujourd’hui classé monument historique. Nationalisé en 1946, le site passe sous le contrôle des Houillères du bassin de Lorraine avant que l’exploitation ne s’arrête en 1986, suivie de la fermeture définitive des dernières infrastructures en 1989. Entre ces dates et la fermeture symbolique de 2004, plusieurs vagues de cessation d’activité se sont succédé sur les cinq puits des carreaux Wendel et Vuillemin, fermés progressivement entre 1962 et 2001. À chaque étape, des documents ont été rapatriés, entassés, parfois simplement déposés là où il restait de la place, sans logique d’archivage pensée sur le long terme.

Pourquoi personne n’a jamais osé ouvrir ces cartons

La réponse tient en grande partie à une question de moyens. Le musée de Petite-Rosselle fonctionne aujourd’hui grâce à des guides bénévoles, souvent d’anciens mineurs, qui font découvrir aux visiteurs la réalité du travail sous terre avec une authenticité rare. Mais cette énergie humaine, aussi précieuse soit-elle, ne suffit pas à financer un inventaire scientifique complet, qui demanderait du temps, des archivistes formés et un budget conséquent. Le contraste est d’autant plus frappant qu’à seulement quinze kilomètres de là, en Sarre, l’ancien site sidérurgique de Völklingen a su, lui, se transformer en pôle culturel majeur, avec des moyens sans commune mesure. Deux héritages industriels voisins, deux trajectoires bien différentes.

Un patrimoine minier suspendu entre mémoire et oubli

Petite-Rosselle incarne ainsi une forme de patrimoine à deux vitesses : d’un côté, une vitrine muséale bien vivante, capable de faire revivre l’ambiance des galeries et le bruit des machines ; de l’autre, des réserves documentaires dormantes, véritables boîtes noires de plus de 150 ans d’histoire charbonnière, qui attendent encore qu’on s’y penche. Ce sont ces archives et ces machines conservées depuis la fermeture du puits en 2004 qui constituent, en creux, le véritable trésor méconnu du site.

Reste à savoir si ce fonds finira un jour par être exploré méthodiquement, ou s’il continuera à dormir, année après année, dans le silence du carreau Wendel. À l’heure où de nombreux territoires miniers cherchent à valoriser leur passé industriel, l’exemple de Petite-Rosselle pose une question simple : combien d’autres sites, en France, cachent-ils encore, sous une couche de poussière, des pans entiers de notre histoire collective ?

Brice L.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il collabore avec Sciencepost depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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