Un clocher qui perce une eau couleur rouille, au milieu de nulle part, dans les Carpates roumaines. Ce n’est pas une ruine antique ni un décor de film catastrophe : c’est tout ce qu’il reste du village de Geamăna, rayé de la carte en 1978 pour laisser place aux déchets d’une mine de cuivre. Depuis, plus de quatre décennies durant, les eaux acides n’ont cessé de grimper, engloutissant centimètre par centimètre les maisons, les jardins et jusqu’aux tombes du cimetière paroissial.
À retenir
- Pourquoi un clocher émerge seul d’un lac artificiel aux couleurs surréalistes en Roumanie ?
- Combien de familles ont été sacrifiées pour exploiter la deuxième plus grande réserve de cuivre d’Europe ?
- Comment un désastre écologique devient-il une destination prisée des photographes et randonneurs ?
Sommaire
- Un village sacrifié sur l’autel du cuivre
- Un lac toxique qui monte d’un mètre chaque année
- Des derniers habitants aux touristes en quête de sensations fortes
Un village sacrifié sur l’autel du cuivre
L’histoire commence sous la dictature de Nicolae Ceaușescu. Leur calvaire a commencé en 1977, lorsque le dictateur communiste de la Roumanie Nicolae Ceaușescu a décidé d’exploiter l’énorme gisement de cuivre découvert dans le sol, forçant les habitants du village voisin de Geamăna à quitter leur maison pour faire de la place aux déchets toxiques de la fosse minière de Roșia Poieni. Le site n’a rien d’anecdotique : selon une étude de l’association ISF SystExt, la mine de Rosia Poieni constitue la deuxième plus grande réserve de cuivre d’Europe, localisée dans les monts Apuseni, à l’ouest du pays.
Pour stocker les résidus, l’État choisit la vallée la plus commode : celle où vivaient les habitants de Geamăna. Environ 400 familles ont été évacuées et leur village remplacé par un lac artificiel qui a servi comme une espèce de « tout à l’égout » pour la boue contaminée qui s’écoulait de la mine. Le procédé industriel en cause, la flottation par mousse, consiste à broyer la roche riche en cuivre puis à la mélanger à l’eau : la roche riche en cuivre est broyée en poudre puis plongée dans des bains d’eau, les flocons de cuivre hydrophobes s’accrochent aux bulles d’air formant une mousse cuivrée écumée en surface, et la boue restante est rejetée. C’est précisément ce résidu, sans valeur commerciale mais chargé de métaux, qui a noyé le village.
Les promesses faites aux villageois n’ont guère été tenues. Selon le récit du site amazingabandoned.com, les familles ont été déplacées à plus de cent kilomètres et n’ont reçu que de faibles compensations en terre et en argent, alors qu’on leur avait promis que les tombes autour de l’église seraient déplacées, ce qui n’a jamais été fait. Un détail qui dit tout du mépris affiché pour cette population rurale, jugée négligeable face aux intérêts du régime.
Un lac toxique qui monte d’un mètre chaque année
Ce qui frappe à Geamăna, ce n’est pas seulement la disparition du village, c’est sa lenteur implacable. Le bassin de décantation n’a jamais cessé de grossir. D’après les relevés cités par Radio Free Europe, le lac continue de monter, gagnant environ un mètre vertical sur les parois de la vallée chaque année. À ce rythme, une maison encore visible aujourd’hui aura disparu sous la vase dans quelques saisons à peine.
L’ampleur des volumes déversés donne le vertige. D’après le reportage de terrain mené par ISF SystExt en 2016, le lac de décantation de Geamăna occupait alors une surface de plus de 130 hectares et s’élevait chaque année d’un centimètre, avec plus de 130 millions de tonnes de résidus déjà déversées, auxquelles s’ajoutaient 14 000 tonnes chaque jour. Et cette boue n’a rien d’inoffensif : ces boues acides contiennent de nombreux métaux tels que le cuivre, le fer, le zinc, le plomb, ou encore l’arsenic.
Certaines zones du lac virent au rouge sang, un phénomène que les scientifiques appellent le drainage minier acide. Certaines sections du lac ont pris une teinte rouge en raison du drainage minier acide, résultat de la pluie et de l’eau de source traversant les minéraux exposés par la mine, un processus naturel que l’activité minière intensifie considérablement. Le résultat visuel est saisissant, presque irréel, entre turquoise et rouille selon les endroits et la lumière du jour.
Des derniers habitants aux touristes en quête de sensations fortes
Le plus troublant, c’est que des habitants ont continué à vivre au bord de ce lac bien après l’évacuation officielle de 1978. Un reportage du magazine Socialter publié en 2024 racontait encore le quotidien d’une éleveuse installée en surplomb du lac : sa maison sera engloutie d’ici deux ans, la menace se trouvant au pied de chez elle, un lac aux reflets azur à certains endroits, épais et boueux à d’autres, qui s’infiltre progressivement dans l’herbe sèche de son jardin. Une existence suspendue, littéralement, au niveau de l’eau.
Paradoxalement, ce désastre écologique est devenu une attraction. Randonneurs et photographes affluent désormais vers cette vallée reculée pour immortaliser le clocher solitaire. Un guide de voyage récent résume la difficulté d’accès du site : la zone ne se visite pas officiellement, les routes sont difficiles et le lac reste dangereux. Mieux vaut donc s’y rendre à l’automne, quand les couleurs flamboyantes des Carpates subliment ce paysage à la fois magnifique et effrayant, plutôt qu’au printemps, quand le dégel transforme les pistes en bourbier.
L’ironie ne s’arrête pas là. Alors que Geamăna incarne les ravages d’une exploitation minière menée sans considération environnementale, l’Union européenne planche aujourd’hui sur la réouverture de gisements de métaux stratégiques sur son sol. Selon Socialter, l’Union européenne prévoit de rouvrir des mines de métaux pour atteindre d’ici à 2030 une capacité d’extraction d’au moins 10 % de sa consommation annuelle, une ambition qui replace la question des déchets miniers et de leur stockage au cœur des débats industriels du continent. Reste à savoir si les leçons de Geamăna, ce village enseveli sous sa propre richesse minérale, auront vraiment été retenues ailleurs.
Sources : systext.org | socialter.fr


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