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Sous les décombres d’un immeuble de Varsovie dormaient depuis six ans dix boîtes en métal qu’une soixantaine d’habitants avaient remplies avant de disparaître

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Le 18 septembre 1946, des ouvriers dégagent les décombres d’un bâtiment détruit au 68 rue Nowolipki, dans l’ancien ghetto de Varsovie. Sous leurs pelles apparaissent dix boîtes en métal, enterrées là depuis six ans par des habitants du ghetto qui, pour la plupart, ne survivront jamais pour les récupérer. À l’intérieur : des journaux intimes, des tickets de rationnement, des affiches, des lettres, des dessins d’enfants. Le 18 septembre 1946, dix boîtes métalliques de l’archive du ghetto de Varsovie, aujourd’hui connue sous le nom d’archive Ringelblum en l’honneur de son initiateur, ont été retirées des ruines d’un bâtiment situé au 68 rue Nowolipki. Ce jour-là, l’histoire retrouve une mémoire que les nazis avaient voulu effacer.

À retenir

  • Soixante personnes ont risqué leur vie pour documenter l’indicible dans le secret
  • Des boîtes métalliques enfouies sous les ruines gardent des secrets depuis six ans
  • Deux caches découvertes, mais une troisième reste mystérieusement introuvable

Sommaire

  1. Une soixantaine de personnes pour documenter l’indicible
  2. Enterrer la mémoire avant que tout ne s’effondre
  3. Deux caches retrouvées, une troisième toujours introuvable
  4. Ce que ces boîtes racontent encore aujourd’hui

Une soixantaine de personnes pour documenter l’indicible

Derrière ces boîtes, il y a un nom : Emanuel Ringelblum. Historien formé à l’université de Varsovie, spécialiste de l’histoire des juifs polonais avant guerre, il comprend dès l’automne 1939 que quelque chose d’inédit est en train de se produire. Commencée comme une chronique individuelle par Emanuel Ringelblum en octobre 1939, l’archive s’est transformée en une opération clandestine organisée avec plusieurs dizaines de contributeurs après la fermeture du ghetto en novembre 1940. Le groupe prend le nom de code Oneg Shabbat, « la joie du Shabbat », en référence au rassemblement traditionnel du sabbat, car ses organisateurs tenaient leurs réunions clandestines régulières ce jour-là.

Ce ne sont pas seulement des historiens qui participent. Des enseignants, des économistes, des journalistes, des rabbins, des travailleurs sociaux : parmi les plus proches collaborateurs de Ringelblum figuraient un jeune chercheur de l’Institut scientifique juif, un éducateur et journaliste, un économiste, un activiste social, un rabbin historien, un enseignant, et bien d’autres encore. Au total, une soixantaine de personnes ont nourri ce projet fou : consigner par écrit, jour après jour, la vie et la destruction du ghetto, sans savoir si quelqu’un lirait un jour ces pages.

Le champ couvert dépasse largement les frontières de Varsovie. Avec le temps, le champ d’action d’Oyneg Shabes s’est élargi : ses membres ont collecté des informations et des témoignages dans tous les recoins de la Pologne occupée, même si la majorité des témoignages provenaient de Varsovie. Rien n’est jugé trop trivial pour être conservé. Ils rassemblaient aussi bien des décrets officiels que des documents de la vie quotidienne : tickets de tramway et emballages de bonbons. Cette obsession du détail, presque maniaque, est précisément ce qui fait aujourd’hui la valeur inestimable de cette collection : elle ne raconte pas seulement l’extermination, elle raconte la vie qui continuait, envers et contre tout, jusqu’au bout.

Enterrer la mémoire avant que tout ne s’effondre

À l’été 1942, alors que les déportations vers Treblinka s’intensifient, l’urgence devient vitale. Un enseignant, Israel Lichtensztajn, et deux de ses anciens élèves, Dawid Graber et Nachum Grzywacz, sont chargés d’une mission : sauver ce qui peut l’être. Le premier lot de documents a été placé dans dix boîtes en étain par l’enseignant Israel Lichtensztajn et deux de ses anciens élèves, Dawid Graber et Nachum Grzywacz. Le 3 août 1942, les boîtes ont été enterrées dans un bunker sous l’ancien bâtiment de l’école publique où Lichtensztajn avait enseigné, au 68 rue Nowolipki. Ces boîtes métalliques ne sont pas anodines : selon les historiens Aleksandra Bańkowska et Agnieszka Haska, cacher cette première partie de l’archive dans des boîtes de 15 x 30 x 50 cm a dû prendre plusieurs jours, tant le volume de documents rassemblés était considérable.

Sept mois plus tard, en février 1943, une deuxième cache est constituée, cette fois dans deux grands bidons à lait, enfouis au même endroit. Le geste se répète une dernière fois le 19 avril 1943, veille du soulèvement du ghetto : un troisième lot, contenu dans une boîte métallique cylindrique, est enterré sous un atelier de fabrication de brosses situé au 34 rue Świętojerska. Ringelblum lui-même ne verra jamais la fin de la guerre : arrêté avec sa famille en 1944, il est exécuté par les nazis, comme la plupart des créateurs de cette archive.

Deux caches retrouvées, une troisième toujours introuvable

Après la libération, une poignée de survivants d’Oneg Shabbat se lance dans une quête acharnée. Rachela Auerbach et Hersz Wasser, deux des rares membres du groupe encore en vie, guident les équipes de la Commission historique juive de Pologne vers le premier site d’enfouissement. Le résultat dépasse les espérances : dix boîtes intactes, remplies de documents qui avaient traversé six années sous les ruines. La majorité des documents, malgré des années passées dans la terre, avaient été préservés dans leur intégralité.

Quatre ans plus tard, le 1er décembre 1950, une découverte fortuite exhume les deux bidons à lait de la seconde cache, toujours au même endroit, désormais transformé en un terrain vague au croisement des rues Nowolipki. L’ensemble des documents retrouvés, boîtes et bidons confondus, représente aujourd’hui quelque 35 000 documents, qui n’ont généralement pas d’équivalent dans les autres fonds d’archives du monde. Ces pièces sont conservées à l’Institut historique juif de Varsovie, et leur importance a été consacrée en 1990 lorsque le comité de l’UNESCO a reconnu l’importance de la collection en inscrivant l’archive Ringelblum au registre Mémoire du monde.

La troisième cache, elle, reste un mystère entier. Le terrain du 34 rue Świętojerska est aujourd’hui occupé par l’ambassade de Chine à Varsovie, ce qui a longtemps compliqué toute tentative de fouille. En 2003, une équipe d’archéologues israéliens obtient enfin l’autorisation de creuser sous le terrain diplomatique. Une équipe d’archéologues israéliens n’est pas parvenue à mettre au jour la troisième cache sous le terrain de l’ambassade lors d’une fouille menée en 2003. Depuis, aucune nouvelle campagne de recherche n’a été relancée, même si si les documents avaient été enterrés dans des bidons à lait ou des boîtes métalliques, comme pour les deux premières caches, ils pourraient aujourd’hui être localisés grâce au radar à pénétration de sol, une technologie affinée depuis 2003 et déjà utilisée avec succès à Treblinka.

Ce que ces boîtes racontent encore aujourd’hui

Ce qui frappe, en repensant à cette histoire, c’est le décalage entre la modestie du contenant et l’ampleur de ce qu’il protégeait. Des boîtes en métal, des bidons à lait, du matériel de récupération, des textes rédigés au dos d’étiquettes de vin ou de formulaires administratifs recyclés : les textes sont écrits sur des morceaux de papier de rebut, par exemple au dos de documents, d’étiquettes de vin, etc. Rien n’était prévu pour durer, et pourtant tout a survécu.

L’exemplaire d’une de ces boîtes métalliques a même voyagé jusqu’en Israël : le conteneur a été prêté à Yad Vashem par l’Institut historique juif de Varsovie en 2003, à l’occasion du jubilé de Yad Vashem. Aujourd’hui encore, des chercheurs continuent d’éplucher ce fonds documentaire : une édition complète des documents d’Oneg Shabbat, lancée entre 1997 et 2000, s’est poursuivie depuis 2011 après une interruption, ouvrant de nouvelles perspectives pour les chercheurs sur l’Holocauste. Reste cette troisième boîte, quelque part sous les fondations d’une ambassade, dernier fragment muet d’une mémoire que soixante personnes avaient voulu, coûte que coûte, arracher à l’oubli.

Sources : jhi.pl | wwv.yadvashem.org

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