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Sarah El Haïry : «Pourquoi les héritiers de la démocratie chrétienne doivent lire l’encyclique du pape sur l’IA»

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FIGAROVOX/TRIBUNE - Dans son encyclique Magnifica Humanitas, Léon XIV explique qu’il faut réguler l’IA, non pour freiner le progrès, mais pour qu’il demeure ordonné au bien commun. Une leçon que doivent méditer les héritiers de la démocratie chrétienne, estime la vice-présidente du Modem.

Sarah El Haïry est vice-présidente du MoDem, ancienne ministre et haute commissaire à l’Enfance. 


Quelle société voulons-nous bâtir à l’ère de l’intelligence artificielle ? La question peut sembler abstraite. Elle est pourtant la plus concrète qui soit, car c’est d’elle que dépendront, demain, nos emplois, nos libertés, notre rapport à la vérité et la place laissée à la conscience humaine. Quelques jours après la publication de Magnifica Humanitasl’encyclique du pape Léon XIV, une chose apparaît déjà : ce texte la pose avec une acuité rare. On peut ne pas en partager toutes les prémisses ; on aurait tort d’en ignorer le diagnostic.

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Comme Rerum Novarum en 1891, Magnifica Humanitas ouvre un cycle intellectuel et moral nouveau. Le parallèle, que Léon XIV établit lui-même, est éclairant. Là où Léon XIII répondait aux bouleversements de la révolution industrielle, Léon XIV répond à la révolution numérique. Dans les deux cas, une même question de fond : le progrès demeure-t-il au service de l’homme ?

Le texte ne se limite pas à ce parallèle historique. Il pose un diagnostic d’une profondeur rare sur l’homme lui-même. Ce que le pape nomme le «syndrome de Babel», l’illusion de bâtir un monde où l’efficacité prime sur la conscience, où la personne se réduit à un ensemble de données, décrit précisément le risque que la révolution numérique fait peser sur nos sociétés.

L’encyclique ne condamne pas la technologie. Elle rappelle une évidence trop souvent oubliée : la technologie n’est jamais neutre. Elle porte le visage de ceux qui la conçoivent, la financent et la régulent. Et elle interpelle les responsables politiques sur une question qu’ils ont trop longtemps esquivée : qui détient ce pouvoir, et au service de quoi l’exerce-t-il ?

Jamais une génération n’a grandi, comme la nôtre, sous le regard des algorithmes, qui façonnent le rapport au savoir des enfants, à l’image d’eux-mêmes et aux autres, parfois avant même qu’ils sachent lire.

Sarah El Haïry

C’est là le cœur du défi. Léon XIV le formule avec une clarté saisissante : «Par le passé, c’étaient surtout les États qui guidaient et orientaient l’innovation. Aujourd’hui, les principaux moteurs du développement sont des acteurs privés, souvent transnationaux, dotés de ressources supérieures à celles de nombreux gouvernements.» Hier, il fallait humaniser l’usine. Aujourd’hui, il faut réguler l’algorithme : non pour freiner le progrès, mais pour qu’il demeure ordonné au bien commun.

Disons-le clairement, car c’est important : que l’on soit croyant ou non, là n’est pas la question. La tradition à laquelle j’appartiens, celle de la démocratie chrétienne, ce courant qui, en France, a toujours refusé l’étiquette confessionnelle, du Parti démocrate populaire au MRP jusqu’au MoDem d’aujourd’hui, n’a jamais consisté à transposer une doctrine religieuse dans la loi. Ses fondateurs, sous la IVe République, ont toujours refusé de le faire. Ce courant consiste à mettre au service de tous, dans le respect plein et entier de la laïcité, une certaine idée de la personne humaine : libre, irréductible, jamais réductible à un chiffre. Cette idée, l’humanisme des Lumières la partage. Elle n’appartient en propre à personne ; elle nous oblige tous.

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La démocratie chrétienne n’a d’ailleurs jamais avancé seule. Sur le terrain du travail et de la protection sociale, elle a souvent cheminé aux côtés de la social-démocratie, l’autre grande réponse au choc industriel du XIXe siècle. Les deux familles divergent sur bien des points, et il serait vain de le masquer. Mais elles partagent un même refus, celui d’abandonner le social au seul jeu du marché, et c’est ensemble qu’elles ont bâti, au lendemain de 1945, l’État social français. Ce socle commun, il faut aujourd’hui le réactiver face à la révolution numérique.

À lire aussi L’éditorial d’Étienne de Montety : «Face à l’IA, Léon XIV et la grandeur de l’homme»

Car c’est bien la démocratie chrétienne qui, face à cette révolution, a quelque chose d’unique à dire. L’encyclique convoque en effet les grands principes qui constituent son ADN : des principes qu’elle n’a pas inventés, mais qu’elle a contribué, plus que toute autre, à enraciner dans la vie publique.

Le premier est la dignité inconditionnelle de la personne : elle ne s’acquiert pas, ne se mérite pas et n’a pas besoin d’être démontrée. Le deuxième est le bien commun, qui n’est rien d’autre que la forme sociale de cette dignité reconnue à chacun. Le troisième est la subsidiarité, qui protège les corps intermédiaires (associations, collectivités, communautés de travail, syndicats) contre toute concentration excessive du pouvoir. Le quatrième est la solidarité, comprise non comme une redistribution abstraite, mais comme une coresponsabilité concrète entre les personnes, les peuples et les nations. Ces principes ne sont pas des héritages figés. Ce sont des boussoles politiques d’une actualité brûlante.

Il est un visage que cette exigence concerne plus que tout autre : celui de l’enfance. Lorsque Léon XIV range «les petits» parmi ces pierres rejetées que la cité juste doit faire redevenir pierres angulaires, il nomme une responsabilité que je porte chaque jour. Jamais une génération n’a grandi, comme la nôtre, sous le regard des algorithmes, qui captent l’attention des enfants, façonnent leur rapport au savoir, à l’image d’eux-mêmes et aux autres, parfois avant même qu’ils sachent lire. Protéger l’enfance à l’ère numérique, ce n’est pas en couper les enfants : c’est leur en transmettre la maîtrise, et faire en sorte que la technologie les élève au lieu de les capter. C’est, très concrètement, l’une des premières traductions de cette ambition humaniste.

Face à la révolution numérique, certains n’offrent qu’une alternative stérile : la peur de la technologie ou l’abandon au marché. L’encyclique trace une troisième voie : une reconstruction patiente et partagée, enracinée dans la dignité de chacun, qui transforme la diversité en ressource et fait de l’écoute le terrain de l’action commune. Ce n’est pas une posture conservatrice. C’est une ambition progressiste, qui refuse simplement de réduire la personne à un profil de données ou à un coût de production.

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À nous, héritiers de la démocratie chrétienne, de traduire cette ambition en propositions concrètes, et de la porter au-delà de notre seule famille, vers tous les réformistes que cette exigence rassemble. Nos prédécesseurs ont su, au siècle dernier, répondre aux bouleversements de leur temps par des institutions nouvelles : le droit du travail, la protection sociale, la reconnaissance des corps intermédiaires, la construction européenne. Notre responsabilité historique est aujourd’hui la même.

Cette ambition est d’autant plus nécessaire à la veille du grand rendez-vous démocratique de 2027. Non par nostalgie, mais avec la conviction que les principes humanistes, universalistes et profondément équilibrés de la démocratie chrétienne peuvent offrir une réponse solide aux désordres contemporains. Magnifica Humanitas ne nous demande pas d’appliquer une doctrine. Elle nous invite à un discernement courageux : pour que la révolution numérique serve l’homme, et non l’inverse.

La question que pose Léon XIV, quel type de société voulons-nous construire à l’ère de l’intelligence artificielle, est posée à toute notre génération, quelles que soient nos convictions. C’est précisément à elle que nous sommes appelés, ensemble, à répondre.

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