Imaginez investir dans un four à pain capable de cuire une baguette en trois secondes, convaincu qu’il va remplacer toutes les boulangeries de France, pour finalement n’en vendre que quelques centaines en deux décennies. C’est à peu près l’histoire du Segway, cet engin à deux roues censé révolutionner nos déplacements urbains au tournant des années 2000. Dean Kamen, son inventeur, promettait un raz-de-marée technologique capable de reléguer la voiture au musée. Steve Jobs et l’investisseur John Doerr y voyaient carrément l’invention du siècle, ce dernier évoquant même un chiffre d’affaires d’un milliard de dollars en un temps record.
Le résultat fut tout autre : moins de 100 unités vendues par semaine, quand l’objectif visait 10 000. Voici comment près de 100 millions de dollars se sont littéralement volatilisés dans l’un des flops les plus retentissants de l’histoire technologique.
Quand le secret le mieux gardé de la Silicon Valley tourne à l’obsession
Avant même son lancement officiel en décembre 2001, le Segway PT était déjà entouré d’un mystère savamment entretenu. Baptisé un temps Ginger ou IT dans les cercles initiés, le projet avait suscité des rumeurs si folles que certains observateurs imaginaient une invention capable de changer la conception même des villes. Des personnalités influentes de la tech, dont Steve Jobs, avaient eu accès à des démonstrations privées et n’avaient pas tari d’éloges sur ce gyropode capable de se stabiliser tout seul grâce à des capteurs gyroscopiques.
Cette effervescence médiatique, savamment orchestrée, a créé des attentes totalement disproportionnées par rapport à ce que le produit pouvait réellement offrir. Le Segway n’était finalement qu’un moyen de transport individuel, pratique certes, mais loin de bouleverser l’urbanisme mondial comme certains l’avaient laissé entendre. Cette dissonance entre la promesse et la réalité allait constituer le premier clou dans le cercueil commercial de l’appareil.
Dean Kamen, le génie qui a confondu invention et marché
Dean Kamen n’était pas n’importe quel bricoleur : ingénieur reconnu, il comptait déjà à son actif plusieurs inventions médicales majeures. Mais concevoir un produit brillant sur le plan technique ne garantit pas son succès commercial, et c’est précisément là que le bât a blessé. Kamen espérait vendre un demi-million d’unités par an, un chiffre qui aurait fait du Segway l’un des objets technologiques les plus vendus de son époque. Six ans après le lancement, à peine 30 000 exemplaires avaient trouvé preneur, soit une fraction infime de l’ambition initiale.
Plusieurs facteurs expliquent ce fossé. Le prix de lancement, fixé à 5 000 dollars, était jugé bien trop élevé pour un simple moyen de locomotion urbaine, surtout comparé au coût d’un vélo ou même d’un scooter. À cela s’ajoutaient une durabilité discutable et un manque criant d’innovation au fil des années : le Segway de 2010 ressemblait presque trait pour trait à celui de 2002. Malgré une campagne marketing conséquente, l’appareil n’a séduit que quelques corps de police et groupes de touristes en visite guidée, son design massif et peu discret faisant pâle figure face aux trottinettes électriques qui allaient déferler sur les trottoirs des années plus tard.
10 000 unités par semaine espérées, 100 vendues : l’écart qui a tout changé
C’est sans doute le chiffre le plus révélateur de cette débâcle. Là où l’entreprise tablait sur environ 10 000 ventes hebdomadaires pour atteindre ses objectifs de rentabilité, la réalité du marché n’a jamais dépassé 100 unités écoulées par semaine. Un écart de proportion tel qu’il illustre à lui seul l’aveuglement de certains investisseurs face à une technologie séduisante sur le papier, mais totalement inadaptée aux usages quotidiens.
Sur près de deux décennies de commercialisation, seulement 140 000 exemplaires ont été vendus dans le monde entier, un chiffre dérisoire pour un projet qui avait mobilisé une centaine de millions de dollars et suscité tant d’espoirs. L’image du Segway s’est aussi trouvée entachée par des accidents, dont le plus tragique reste la mort de son propre propriétaire, le milliardaire britannique Jimi Heselden, décédé en 2010 dans une chute mortelle du haut d’une falaise alors qu’il pilotait l’un de ses engins, à peine dix mois après avoir racheté l’entreprise. Un symbole cruel pour un produit censé incarner la sécurité et la modernité.
Du fiasco financier aux leçons que la tech n’a toujours pas retenues
En 2015, l’entreprise a fini par être rachetée par le groupe chinois Ninebot, qui a rapidement diversifié son activité vers d’autres dispositifs de transport plus légers et plus abordables, à l’image des trottinettes électriques devenues omniprésentes dans nos villes. Cette bascule a marqué la fin symbolique de l’ambition originelle du Segway PT. En 2020, Ninebot a officiellement annoncé l’arrêt définitif de la production de l’appareil emblématique, entraînant la suppression d’une vingtaine de postes sur le site historique de Bedford, dans le New Hampshire.
Aujourd’hui, cet échec est régulièrement cité comme un cas d’école dans les écoles de commerce et les cercles d’investisseurs, illustrant à quel point la Silicon Valley peut parfois s’enflammer pour une technologie sans se poser les bonnes questions sur son adoption réelle par le grand public. L’engouement de personnalités influentes, aussi brillantes soient-elles, ne remplace jamais une étude de marché sérieuse ni une adéquation entre le prix et l’usage. Le Segway restera ainsi le symbole d’une promesse non tenue, celle d’une révolution annoncée à grand renfort de superlatifs, mais qui n’a jamais su convaincre au-delà d’un cercle très restreint d’utilisateurs.
En repensant à cette aventure aujourd’hui, à l’heure où les trottinettes et vélos électriques ont conquis le pavé sans difficulté, on mesure à quel point le succès d’une innovation ne tient pas seulement à sa prouesse technique, mais surtout à sa capacité à répondre à un besoin concret et accessible. Le Segway avait la technologie, mais pas le marché. Une leçon que la Silicon Valley, malgré les décennies écoulées, semble encore régulièrement redécouvrir à ses dépens.


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