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Pourquoi l'interdiction des réseaux sociaux rate sa cible ? par Gilles Babinet

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En premier lieu, il faut rappeler haut et fort que le problème ne se limite absolument pas qu'aux mineurs. Les réseaux sociaux produisent aussi des effets délétères chez de nombreux adultes : polarisation, désinformation, addiction, radicalisation émotionnelle.

Un problème qui dépasse largement les mineurs

Il existe de nombreux travaux qui montrent que le temps passé par les adultes sur les écrans est considérable. Ils indiquent aussi que les enfants se plaignent de parents absents, absorbés par leurs portables et soulignent une érosion de la démocratie du fait d'un accroissement de la polarisation amenée en grande partie par les réseaux sociaux.

Nombreux sont ceux qui désormais avancent l'idée que ces réseaux, sous leur forme actuelle, sont un cancer pour nos civilisations. Et qu'à ce titre, ils sont comparables - probablement en pire, lorsque l'on fera le constat sanitaire complet, d'ici quelques années ou décennies - à la cigarette.

Traiter le symptôme plutôt que la cause : les limites d’une interdiction ciblant les mineurs

Ainsi, faire des mineurs l'unique cible de la régulation revient à traiter le symptôme le plus visible, sans s'attaquer au fonctionnement général de ces plateformes, qui reposent sur l'optimisation de l'attention et de la réaction émotionnelle, quel que soit l'âge ou la maturité des utilisateurs.

Les réseaux sociaux affectent toute la société. © Geber86, Adobe Stock

Par ailleurs, l'histoire des politiques publiques invite à la prudence : beaucoup d'interdits existent déjà, mais sont peu ou mal appliqués. L'âge minimum théorique de 13 ans est contourné massivement, parfois avec la complicité tacite des adultes. Une interdiction stricte risquerait de produire le même effet : des solutions techniques imparfaites, un contournement rapide, et finalement une perte de crédibilité de la norme.

Sur les réseaux sociaux, les jeunes font face à un jugement collectif permanent. © Cottonbro studio, Pexels, CC BY
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En Australie, l'une des inquiétudes consécutives à l'interdiction d'une dizaine de réseaux sociaux aux moins de 16 ans fait craindre que ceux-ci aillent sur d'autres plateformes, moins modérées et en conséquence aux risques d'exposition à différents dangers (contenus violents, prédateurs...) plus significatifs. Or, pour que la loi soit acceptée, il convient qu'elle soit efficace et que son sens général soit respecté.

Au-delà de l’interdiction : prévention, éducation et responsabilité collective sur les réseaux sociaux

Pour autant, rejeter toute interdiction serait excessif. Comme pour l'alcool ou le tabac, poser une limite claire a une valeur symbolique et éducative. Elle rappelle que ces espaces ne sont pas neutres, et qu'ils comportent des risques spécifiques pour des cerveaux en développement. L'exemple australien, qui a engagé une réflexion structurée sur la restriction d'accès aux réseaux sociaux pour les plus jeunes, montre qu'il est possible d'ouvrir un débat sérieux sans tomber dans le solutionniste naïf.

Mais une telle mesure n'a de sens que si elle s'inscrit dans un ensemble plus large. Il faut d'abord prévoir des mesures générales de prévention, applicables à tous les utilisateurs. On pourrait imaginer, par exemple, des alertes systématiques après 30 minutes d'utilisation continue, puis des rappels réguliers toutes les quinze minutes, puis dix, puis cinq minutes, sur le modèle des messages sanitaires apposés sur les paquets de cigarettes. Non pas pour moraliser, mais pour réintroduire de la réflexivité dans des usages conçus pour l'abolir.

Un nouveau pas a été franchi par la France, qui s’engage à interdire l’accès aux réseaux sociaux aux moins de 15 ans. Une décision politique forte, dont l’efficacité reste débattue à l’échelle internationale. © XD avec ChatGPT
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Il est également indispensable de mener une campagne de sensibilisation massive, dès l'école mais aussi auprès des adultes, sur les risques liés aux réseaux sociaux : manipulation informationnelle, ingérences étrangères, économie de l'influence, effets sur la santé psychique, mécanismes d'addiction. Former à l'hygiène numérique doit devenir aussi normal que former aux gestes de premiers secours.

Par ailleurs, créer une culture du respect sur les réseaux sociaux est un chantier central. Les plateformes ont longtemps prospéré sur l'irresponsabilité et l'anonymat de fait. Or, la liberté d'expression ne peut durablement survivre sans règles de civilité minimales. Cela suppose des normes claires, mais aussi des mécanismes crédibles de signalement et de traitement des abus. À ce titre, devrait être étudiée l'idée d'imposer aux plateformes la mise en place d'agents IA qui rappellent automatiquement aux usagers le respect de ces règles, lorsqu'ils les outrepassent.

Mieux informer les jeunes, mais aussi les adultes sur les risques que peuvent représenter les réseaux sociaux. © AG, image générée avec IA

Rendre les plateformes gouvernables : sanctions effectives et contrôle démocratique des algorithmes

Dans le cas où des menaces, des insultes, des mises en danger d'autrui sont néanmoins proférées, il est nécessaire que les sanctions soient beaucoup plus automatiques qu'aujourd'hui. Les dispositifs actuels comme Pharos (la plateforme de signalement à la justice française) sont saturés et ne peuvent absorber qu'une sous-fraction du flux actuel et encore moins une augmentation des signalements.

Une piste consisterait à mettre en place des processus semi-automatisés de traitement des plaintes : pré-qualification par des outils d'IA, hiérarchisation des cas, puis validation et supervision par un juge ou une autorité indépendante et jugement par groupe d'internautes rattachés à un cas, de harcèlement par exemple (ce qui est d'ailleurs déjà en partie le cas). L'objectif n'est pas d'automatiser la justice, mais de la rendre praticable à l'ère des flux massifs.

Les stars de Youtube ou Tik-Tok choisissent les sujets polémiques pour attirer de l’audience. © Xavier Lorenzo, Adobe Stock
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Il faut également imposer la transparence des algorithmes des plateformes. À court terme, l'exigence prioritaire devrait être l'imposition d'un contrôle utilisateur réel sur les paramètres de recommandation : possibilité de désactiver la personnalisation, de choisir des critères simples (thématiques, géographiques, temporels), et d'accéder par défaut à des flux chronologiques non manipulés. À moyen terme, les plateformes devraient être privées du monopole de conception des algorithmes de classement eux-mêmes, ceux qui hiérarchisent l’information en fonction d'objectifs d'engagement. L'enjeu n'est pas de révéler des secrets industriels, mais de transformer ces algorithmes en infrastructures d'intérêt général, auditées, paramétrables et sanctionnables, conformément à l'esprit - encore trop timidement appliqué - du cadre européen de régulation.

Chacun devrait pouvoir dire « je veux voir des contenus de sport, jamais aucun contenu de violence, et je veux qu'un quart de ces contenus aient un lien avec mon territoire », par exemple. Chacun devrait comprendre parfaitement pourquoi il voit tel ou tel type de contenus et pouvoir en décider. Les dérives de la part des plateformes devraient être fortement sanctionnées, ce que permet d'ailleurs déjà le DSA, mais qui reste appliqué a minima.

Au-delà des interdictions : repenser le modèle économique des réseaux sociaux

En définitive, interdire les réseaux sociaux aux mineurs peut être un point d'entrée, mais certainement pas une réponse suffisante. Sans mesures transversales, sans application crédible, sans travail culturel et éducatif de fond, l’interdiction risque d'être contournée et symbolique. À l'inverse, intégrée dans une stratégie globale de santé publique, de souveraineté informationnelle et de responsabilité numérique, elle peut contribuer à rééquilibrer un écosystème devenu structurellement toxique.

Se pose finalement la question du modèle d'affaire : aucune régulation sérieuse des réseaux sociaux ne peut faire l'économie d'une remise en cause de ce modèle économique. Les effets délétères observés - polarisation, addiction, amplification émotionnelle, désinformation - ne sont pas des externalités accidentelles, mais les conséquences rationnelles d'un modèle fondé sur la captation maximale de l'attention à des fins publicitaires. Tant que le revenu dépendra du temps passé, de l'intensité émotionnelle et de la viralité, les incitations resteront structurellement opposées à la santé psychique individuelle et à la qualité du débat démocratique.

Cela implique d'ouvrir le débat sur des modèles alternatifs : limitation stricte de la publicité ciblée, séparation entre réseau social et régie publicitaire, abonnements à coût modéré, ou encore financement partiel par des mécanismes d'intérêt général. Sans cette transformation économique, toute régulation comportementale restera fragile et contournable.

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