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C’est devenu un rituel quotidien pour Cole Delisle, coordonnateur des projets environnementaux pour les habitats terrestres du Bureau de protection de l’environnement de Kahnawà:ke (KEPO). Tous les jours, entre 10 h 30 et 11 h, il se rend derrière l’école secondaire de la communauté, la Kahnawà:ke Survival School, et collecte les données enregistrées par un capteur de qualité de l’air.
Cole cherche à mesurer la quantité de particules fines et de métaux lourds qui s'infiltrerait quotidiennement dans les poumons des citoyens.
Il espère que les résultats seront disponibles à l’automne.

Les données seront remises à un laboratoire d'analyse.
Photo : Radio-Canada / Delphine Jung
Déjà en 2023, le KEPO avait mis en place une dizaine de capteurs aux quatre coins de la communauté et particulièrement près de la voie maritime qui la longe, avec l’appui de l’Université Concordia. Gregor Kos, un scientifique qui se spécialise dans la chimie atmosphérique et environnementale, travaille avec l'organisme.
Durant la période étudiée, le scientifique rapporte que les seuils ont régulièrement dépassé la limite acceptable de 35 microgrammes par m3 de particules fines pendant au moins trois heures, sans pouvoir pour autant en déterminer la cause.
La communauté vit au milieu d’un carrefour logistique. Au nord se trouve la voie maritime, où de nombreux navires circulent mensuellement. À l’est, l’usine de recyclage de batteries de lithium Terrapure et un centre de recyclage d’autos, entre autres. Au sud-ouest, le parc industriel de Châteauguay, et, entrecoupant la communauté, trois gros axes routiers, dont l’A30.
Gregor Kos et le KEPO travaillent sur l'hypothèse selon laquelle Kahnawà:ke serait plus polluée que les zones alentour.
L’équipe du KEPO n’est pas la seule à chercher des réponses concrètes quant à la teneur de la pollution de son environnement. Kerry Diabo, qui se présente comme un défenseur du territoire, mène aussi son enquête.
Il préfère travailler avec Daniel Green, ancien chef adjoint du Parti vert du Canada et diplômé en science de l’environnement, notamment, qu’il voit comme un expert indépendant du conseil de bande.
Le scientifique vient rejoindre Kerry à Kahnawà:ke pour lui apporter des tubes afin de collecter des échantillons et de les faire analyser dans le même laboratoire que celui mandaté par le KEPO. L’opération est financée par l’organisme Research for the Front Lines, qui soutient les communautés autochtones qui luttent pour la justice environnementale et climatique.
Comme Cole Delisle, les deux hommes évoquent un cas de racisme environnemental.
Selon Lynn Konwaia’tanón:we’s Jacobs, doctorante à l’Université McGill en pollution plastique et colonialisme et ancienne directrice au KEPO, le racisme environnemental découle de la mentalité coloniale selon laquelle ceux qui détiennent l’argent et le pouvoir peuvent décider quelles terres peuvent être accaparées ou impactées par un projet de développement.
Ainsi, les intérêts économiques priment sur les dommages environnementaux et les conséquences sanitaires qu’ils engendrent pour les peuples autochtones, les communautés à faible revenu et les communautés racialisées, précise-t-elle.
Des territoires plus importants que d’autres?
Cole Delisle évoque le concept de racisme environnemental pur et simple lorsqu’il parle de la voie maritime du Saint-Laurent en faisant écho aux dires de Daniel MacFarlane, un historien environnemental de l’Université Western Michigan et auteur du livre Negotiating a River, Canada, the US, and the Creation of the St. Lawrence Seaway.
Selon eux, la voie maritime a été construite le long de Kahnawà:ke, car c’était l’option la moins coûteuse.

Sur cette photo de drone, le navire-cargo Heemskerkgracht bloque la voie maritime du Saint-Laurent après s'être échoué au sud de Montréal, à Kahnawake, au Québec, le vendredi 23 août 2024.
Photo : La Presse canadienne / Christinne Muschi
Des habitants de Sainte-Catherine [la ville voisine, NDLR] ont aussi été touchés, mais l’indemnité qu'ils ont reçue à l’époque [dans les années 1950, NDLR] était plus élevée que celle reçue par nos membres, ajoute Cole Delisle.
Dans un article publié en 2017 par l’Université de Carleton intitulé Plus Ten Percent for Forcible Taking: Construction of the St. Lawrence Seaway as Environmental Racism on Kahnawà:ke, l’autrice, Lily Ieroniawá:kon Deer, cite l’ancien grand chef de la communauté, Billy Two Rivers, qui mentionne que la terre des Indiens était moins chère (Indian land was cheaper).
Selon le Centre canadien d’architecture, l’emplacement actuel de la voie maritime a en partie été choisi en raison du coût de l'expropriation sur la côte nord du fleuve. Le gouvernement évaluait les terres de Kahnawà:ke à un taux bien inférieur à celui des terres appartenant aux colons (sic), situées à proximité de Montréal.
Nos terres sont considérées comme moins précieuses que les autres, est persuadé Cole Delisle.

Cole Delisle pense que tous les territoires n'ont pas la même importance auprès des autorités.
Photo : Radio-Canada / Delphine Jung
La zone qui longeait l’actuelle voie de navigation était bordée marais, des gens s’y baignaient et on pouvait y trouver des zones agricoles.
Stéphanie Phillips, une doctorante de l’Université McGill, expliquait d’ailleurs dans sa thèse publiée en 2020 que la construction de la voie maritime a amputé la communauté d’un sixième de sa base territoriale et que des zones marécageuses riches en herbes médicinales, en poissons, en grenouilles et en tortues ont été détruites.
L'équilibre naturel de la rivière a été perturbé, entraînant des dommages environnementaux importants, tant immédiats que durables, indique le KEPO.
Kerry Diabo partage des souvenirs d’enfance après la construction du canal. Je regardais les bateaux passer et je voyais l’eau verte et malodorante couler. Tous ces bateaux qui arrivent rejettent leurs eaux usées. Et, au fil du temps, la situation n'a fait qu'empirer, assure-t-il.
Shawna Raymond, chargée de projet au KEPO, parle parfois de la situation environnementale de sa communauté avec sa famille et ses amis.

Kerry Diabo estime que la construction de la voie maritime a eu des conséquences sur la qualité de l'eau du fleuve.
Photo : Radio-Canada / Delphine Jung
On s’est souvent dit que les industries ont été placées systématiquement proches de nous. J’ai l’impression que c’est une stratégie délibérée et, ensuite, c’est nous qui devons tout gérer, se désole-t-elle.
Il est clair qu’ils [les autorités municipales et provinciales, NDLR] accordent plus d’importance à leurs zones résidentielles et scolaires qu’aux nôtres.
Ils n’installeraient jamais leurs usines à côté de leurs écoles, ajoute encore la jeune femme qui pointe sur la carte l'emplacement de l’école secondaire de Kahnawà:ke, puis l’usine Terrapure, située tout près, sur le territoire de la municipalité de Sainte-Catherine.
L’école a élu domicile tout près de la limite de la communauté en 1978, un an avant la construction de l’usine de recyclage de batterie qui, à l'époque, appartenait à Métaux Ballast Canada, une entreprise qui n’existe plus aujourd’hui.

L'usine Terrapure est située tout près de la communauté de Kahnawà:ke, ainsi que de l'école Kahnawà:ke Survival School.
Photo : Google Maps
L’établissement scolaire a emménagé en 2008 dans son emplacement actuel. Le conseil de bande n’a pas expliqué pourquoi un autre lieu, a priori plus sécuritaire, n’a pas été trouvé pour le nouveau bâtiment. La Ville de Sainte-Catherine s'est dite dans l’impossibilité de répondre à [nos] questions concernant sa politique de zonage des années 1970.
En 2016, le gouvernement du Québec a souligné une pollution du sol (nouvelle fenêtre) du site de l’usine de Métaux Ballast, en cuivre, plomb et zinc.
L’usine Terrapure, qui s’est installée depuis à la place de Métaux Ballast Canada, inquiète elle aussi.
L’entreprise a été accusée, en octobre 2025, d’avoir commis plus de 50 infractions à la Loi sur les pêches : entre 2020 et 2023, elle aurait déversé des eaux toxiques dans la voie maritime du Saint-Laurent.

L'usine Terrapure est une usine de recyclage de batteries.
Photo : Radio-Canada / Delphine Jung
La Ville de Sainte-Catherine, territoire sur lequel se trouve Terrapure, fait elle-même face à 38 accusations en vertu de la même loi pour avoir prétendument laissé faire. Ces deux dossiers sont encore devant les tribunaux et la prochaine audience devrait se tenir début septembre.
Les deux mis en cause ont refusé de s'exprimer sur le sujet, compte tenu de sa judiciarisation. Toutefois, la Ville de Sainte-Catherine a indiqué par courriel qu’à la lumière des données disponibles (qualité de l’air, des sols et de l’eau), aucun élément ne permet de conclure à la présence de risque immédiat pour la santé de la population environnante.
Elle précise aussi faire partie d’un groupe de travail sur les questions environnementales avec le conseil de Kahnawà:ke et les ministères de l’Environnement provincial et fédéral.
En janvier dernier, un déversement accidentel de plusieurs milliers de litres d'eaux usées s’est produit sur les terrains de Terrapure. Environ 1000 litres de ces eaux se seraient ensuite déversées dans le réseau pluvial et la voie maritime du Saint-Laurent. L'eau déversée a été récupérée par Terrapure, selon le conseil de bande.
Par courriel, le directeur général de Terrapure assure que l'usine a une culture de sécurité fondée sur l’amélioration continue de [leurs] contrôles en matière de santé, de sécurité et d’environnement et qu’elle est déterminée à maintenir un dialogue ouvert avec le conseil de bande.

Les membres de la communauté ont fait face à plusieurs incidents qui ont entraîné une pollution de leur territoire.
Photo : Radio-Canada / Delphine Jung
Des analyses en cours
La petite communauté a été victime de plusieurs incidents environnementaux dernièrement.
Par exemple, des quantités de plomb jusqu’à huit fois supérieures aux normes de Santé Canada ont été trouvées en mars dans l’eau et la sève d’érable récoltées par les jeunes de l’école Kahnawà:ke Survival School.
Des analyses concernant le sirop fabriqué les années précédentes sont encore attendues par le KEPO.
Mais déjà, les échantillons de neige prélevés par Kerry Diabo dans la zone autour de la Kahnawà:ke Survival School ont livré leurs premiers secrets.
Les concentrations de plomb dans l'eau de fonte prélevée à environ 400 mètres de l'usine entre novembre 2025 et mars 2026 sont de 66 à 322 fois supérieures à la concentration moyenne de plomb mesurée dans des échantillons de neige situés à au moins un kilomètre de l’usine Terrapure.

Daniel Green montre à Kerry Diabo comment effectuer des prélèvements.
Photo : Radio-Canada / Delphine Jung
Les scientifiques s’accordent pour dire qu’il n’existe aucun niveau acceptable d’exposition au plomb et que les effets sur la santé sont connus : conséquences sur la pression artérielle ou encore impacts sur le développement des enfants.
De même, l’exposition longue à d'autres polluants a des répercussions sur la santé. La Dre Ojistoh Horn, présidente de l’Association des médecins autochtones du Canada, qui travaille à Akwesasne, une communauté à cheval entre le Canada et les États-Unis, évoque par exemple des troubles hormonaux, des maladies auto-immunes, ou encore des cancers.
Plusieurs articles scientifiques ont été publiés à ce sujet et soulignent la vulnérabilité accrue des communautés face aux contaminants environnementaux en raison de leur mode de vie traditionnel et de la proximité de zones polluées.
Des impacts sur l’identité et la culture
La situation a éloigné la communauté de son identité première et profonde, comme l'explique Lynn Konwaia’tanón:we’s Jacobs, de McGill.
Kahnawà:ke signifie "village sur les rapides", mais l'accès à notre précieuse rivière nous a été volé lors du creusement d'une voie maritime internationale dans les années 1950, explique-t-elle.
Kerry Diabo rappelle que sa famille avait une grande exploitation agricole non loin de l'actuelle voie maritime et, comme beaucoup de Mohawks, ils travaillaient la terre. Une activité rendue difficile après les travaux des années 1950 qui ont séparé les gens de leur identité, selon lui.
La voie maritime nous a déracinés de qui nous sommes.
Les conséquences de la pollution peuvent aussi toucher les activités traditionnelles des Mohawks. La Dre Horn rappelle que les Autochtones étaient autrefois autosuffisants grâce à la pêche, la chasse et la cueillette. Les eaux et les terres polluées ont changé la donne.

Avant la construction de la voie maritime, les habitants de Kahnawake faisaient un grand usage des berges, que ce soit pour se baigner ou pêcher. (Photo d'archives)
Photo : Gracieuseté KEPO
Cela a été attesté par des chercheurs qui ont publié un article scientifique en 2019 (nouvelle fenêtre) portant sur plus d’une centaine de groupes autochtones. Leurs recherches montrent comment la pollution a conduit à l’abandon de certaines activités traditionnelles.
Ils évoquent, par exemple, le cas de communautés autochtones de Colombie-Britannique qui ont arrêté de récolter des algues par crainte qu’elles soient contaminées, ce qui les a poussés à dépendre de produits de marché chers et peu nutritifs.
Quand on ne peut plus se procurer de nourriture parce que tout est contaminé, on devient dépendants de l’argent l’extérieur, dit la Dre Horn.
On est passés d'une autosuffisance totale à l'incapacité de survivre.
D'autres cas ont déjà été documentés, comme celui de la communauté d’Aamjiwnaang, cernée par de nombreuses raffineries et de terminaux d’acheminement de pétrole dans le secteur de Sarnia en Ontario, ou de Pictou Landing, en Nouvelle-Écosse, qui a subi une pollution massive de sa baie à cause des rejets d’une usine à papier.

Des usines pétrochimiques sont situées de l’autre côté de la route, en face du centre de ressources de la Première Nation Aamjiwnaang à Sarnia, où la communauté a été confrontée à des décennies de pollution atmosphérique. (Photo d'archives)
Photo : CHRIS ENSING/CBC
Le gouvernement canadien concède qu’un nombre disproportionné de sites présentant un danger sur le plan environnemental sont situés à proximité de communautés autochtones ou de collectivités racialisées ou marginalisées.
Des réponses difficiles à obtenir
Mais obtenir des réponses et même parfois justice est un long combat.
Lynn Konwaia’tanón:we’s Jacobs se souvient de son passage en tant que directrice au KEPO : Nous étions généralement impuissants à demander des comptes à l'industrie.

Lynn Konwaia’tanón:we’s Jacobs a beaucoup travaillé sur le concept de racisme environnemental
Photo : Courtoisie Lynn Konwaia’tanón:we’s Jacobs
Un constat partagé par la Dre Horn : Tout est conçu pour nous empêcher d'établir un lien de cause à effet, c'est tout simplement impossible.
C’est d’ailleurs tout le défi du KEPO et de Daniel Green. Gregor Kos, le chercheur de Concordia, le mentionne : Nous sommes toujours en train de rassembler toutes les données nécessaires et de déterminer si [la pollution] est liée à Terrapure, car d’autres industries sont présentes dans la région.
Pendant ce temps, derrière la Kahnawà:ke Survival School, le capteur de qualité de l’air continue de mesurer le vent qui souffle.


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