Un cadeau royal, un bateau construit sur mesure, une place parisienne transformée à jamais. L’histoire de l’obélisque de la Concorde est connue de tous les Parisiens qui traversent cette place. Ce que l’on sait beaucoup moins, c’est que ce monument avait un jumeau, resté planté devant le temple de Louxor pendant un siècle et demi, propriété française oubliée jusqu’à ce qu’un certain François Mitterrand décide, en 1981, de la restituer officiellement à l’Égypte.
À retenir
- Deux obélisques identiques offerts à la France en 1830 : seul l’un d’eux a traversé la Méditerranée
- Le second monument a attendu dans l’indifférence générale pendant un siècle et demi
- Une horloge en cuivre offerte en échange n’a presque jamais fonctionné et ne fut réparée qu’en 2021
Sommaire
- Un don royal en double, une seule livraison
- Une horloge qui n’a (presque) jamais donné l’heure
- Le silence de cent cinquante ans
Un don royal en double, une seule livraison
L’histoire commence en 1830. Le gouverneur d’Égypte, avec l’accord du baron Taylor puis de Jean-François Champollion, offre à Charles X et à la France les deux obélisques érigés devant le temple de Louxor. Deux monuments identiques, taillés dans le même granit rose de Syène treize siècles avant notre ère, plantés côte à côte à l’entrée du sanctuaire d’Amon depuis l’époque de Ramsès II. Un cadeau royal en double exemplaire, donc, mais dont un seul exemplaire allait réellement traverser la Méditerranée.
Seul celui de droite est descendu de sa base et transporté vers la France, qui souhaite à cette occasion prouver la supériorité des ingénieurs et de la marine française. C’est Champollion lui-même, dépêché sur place, qui tranche entre les deux frères de pierre. Il choisit « le plus occidental, celui de droite en entrant dans le palais » car, écrit-il, « le corps entier de cet obélisque est intact, et d’une admirable conservation, tandis que l’obélisque de gauche (…) a éprouvé une grande fracture vers la base ». Un choix technique, presque anodin sur le moment, mais qui va sceller le destin des deux monuments pour les cent cinquante années suivantes.
Le convoyage du premier obélisque relève déjà de l’exploit. Un navire baptisé le Louxor est spécialement construit pour la mission, et il faudra près de trois ans pour amener le monolithe de 222 tonnes jusqu’à Paris. Le récit de cette expédition suffit à comprendre pourquoi personne, côté français, ne s’est jamais vraiment pressé pour aller chercher le second obélisque. Le coût, la complexité, les risques humains : tout plaidait pour laisser le jumeau tranquille à Louxor. Et c’est exactement ce qui s’est passé, pendant cent cinquante ans.
Une horloge qui n’a (presque) jamais donné l’heure
Restait la question de la politesse diplomatique. On ne reçoit pas deux monuments millénaires sans rien offrir en retour. Louis-Philippe, monté sur le trône entre-temps, choisit un présent qui a de quoi faire sourire aujourd’hui : une horloge monumentale en cuivre, destinée à orner la citadelle du Caire.
En échange des obélisques, Louis-Philippe Ier offre en 1845 une horloge en cuivre, qui orne aujourd’hui la citadelle du Caire, mais qui, pour l’anecdote, ne fonctionna quasiment jamais, du moins aux dires des Cairotes, ayant été probablement endommagée lors de la livraison. Un comble : la France envoie un chef-d’œuvre de mécanique horlogère censé impressionner le vice-roi d’Égypte, et l’objet reste muet pendant près de deux siècles. Un chercheur d’Harvard, Mohammad al-Asad, confirme dans une étude sur la mosquée de Mohammed Ali que « The clock was a gift presented to Muhammad ‘Ali in 1845 by the French King Louis-Philippe ». Certaines sources situent le don en 1846 plutôt qu’en 1845, la date exacte restant discutée par les historiens, mais l’anecdote de l’horloge capricieuse traverse toutes les versions.
Ce qui n’a rien d’une légende urbaine : l’horloge a fini, bien longtemps après, par être réparée. Elle a été finalement réparée en 2021, mettant un terme à près de deux siècles de silence mécanique. Il aura fallu attendre 176 ans pour qu’un cadeau diplomatique tienne enfin sa promesse la plus élémentaire : donner l’heure.
Le silence de cent cinquante ans
Pendant tout ce temps, le second obélisque reste debout à Louxor, seul devant le temple, propriété théorique de la France mais laissé sur place sans qu’aucun gouvernement français n’entreprenne de le récupérer. Aucun scandale, aucune revendication égyptienne non plus : le don initial ayant bien été fait de manière libre et officielle, l’obélisque restant ne fait jamais l’objet d’une réclamation, contrairement à d’autres antiquités arrivées en Europe par des voies plus discutables.
Il aura fallu attendre la fin du vingtième siècle pour que ce statut ambigu soit tranché. Le président François Mitterrand annonça officiellement le 26 septembre 1981 que la France renonce définitivement à prendre possession du deuxième obélisque, resté sur place, restituant ainsi sa propriété à l’Égypte. Un geste hautement symbolique, effectué quelques jours seulement avant l’assassinat du président égyptien Anouar el-Sadate, dans un contexte de relations diplomatiques particulièrement sensibles entre les deux pays. La France abandonnait ainsi un bien qu’elle n’avait, de fait, jamais réclamé ni exploité, mais qu’elle possédait toujours sur le papier.
Le parallèle avec le premier obélisque, celui de la Concorde, n’a pas manqué d’inspirer certains commentateurs, qui rappellent régulièrement que la France pourrait, à son tour, envisager un retour du monument parisien vers l’Égypte. Rien de tel n’est aujourd’hui à l’ordre du jour : l’obélisque de la Concorde reste classé monument historique français depuis 1937 et continue de trôner au cœur de l’axe historique parisien, du Louvre à la Grande Arche. Mais l’histoire de son jumeau oublié rappelle une chose simple : un cadeau diplomatique, même millénaire, peut rester en suspens pendant des générations avant que quiconque ne pense à régler officiellement son sort.
Sources : voyagevirtuel.info | visitingparisbyyourself.com


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