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FIGAROVOX/ENTRETIEN - Que reste-t-il de la Russie derrière la mise en scène de sa puissance, derrière ses mythes culturels et sa propagande ? Dans Moscou parano, le journaliste évoque un pays pauvre et fiévreux, qui, depuis l’invasion massive de février 2022, s’enferme progressivement dans un récit national.
Paul Gogo a été correspondant en Russie pendant 9 ans pour Ouest France et BFM TV. Il publie Moscou Parano, La Russie de Poutine mise à nu (Éditions du Rocher, Mars 2026).
LE FIGARO. – Vous décrivez la Russie comme un pays riche rempli de pauvres. Cette réalité, paradoxalement, permet-elle une certaine stabilité du régime ?
Paul GOGO. – En Russie, évoquer la pauvreté est un acte politique, et faire de la politique est dangereux. Cette pauvreté n’est donc pas facile à raconter, les gens ne s’en plaignent pas volontiers, surtout auprès d’un journaliste français. Certains la nient même. Je me souviens d’une grand-mère à Moscou que j’avais trouvée en train de vendre des bibelots dans la neige. Quand je l’ai abordée, elle m’a dit : «Tout va très bien, je fais ça pour m’occuper le week-end.» Autour d’elle, les voisins m’expliquaient que leurs retraites étaient misérables et que c’était pour survivre qu’ils vendaient leurs affaires. En Iamalie, une région de l’Arctique, on trouve les salaires les plus élevés du pays, des arrêts de bus chauffés avec du Wifi, un gaz à bas prix. Mais dans ces régions de gaz et de pétrole, tout dépend de la nature de votre travail. Ceux qui participent à l’exploitation des ressources ou aux services publics ont des salaires très hauts, le reste de la population naît et meurt dans la misère. Cette pauvreté est omniprésente mais invisible, et il est évident qu’elle profite au régime en place. Tout d’abord parce que l’argent du pétrole alimente ce régime et l’élite. Ensuite parce qu’une population pauvre est plus facilement contrôlable.
Que regard les Russes portent-ils sur la guerre en Ukraine ?
La guerre en Ukraine est un sujet tabou. Mais il y a de moins en moins de place pour ceux qui veulent ignorer ce qui se passe : on contraint les gens à participer à l’effort de guerre, à soutenir les soldats, à soutenir le pouvoir. J’ai aussi le sentiment que beaucoup de Russes vivent l’invasion massive depuis février 2022 avec une certaine incompréhension. Ils savent, au fond, qu’ils se sont mis au ban du monde, et beaucoup le vivent comme une humiliation. Dans ce contexte, la propagande n’est pas seulement une manipulation, c’est aussi une protection. C’est une des raisons pour lesquelles l’adhésion des Russes à la politique de Poutine me semble plus fragile qu’elle n’y paraît.
Ce que j’ai observé dans les enterrements de soldats m’a aussi beaucoup appris. Notamment celui d’un ouvrier de 37 ans, originaire de la ville de Konakovo, dans la région de Tver. Il s’est engagé en octobre 2023, est mort en octobre 2024 dans la région de Louhansk. Sa famille n’a appris son décès que plusieurs jours avant l’enterrement, soit près d’un an après. La cérémonie était encadrée par un militaire, un politique et un religieux : un triptyque systématique, organisé pour contenir le risque social que représente le retour des cercueils. Mais ce qui m’a le plus frappé, c’est que ce travail d’encadrement est presque superflu. La nature humaine fait le travail à la place du Kremlin : on ne peut pas s’imaginer que son mari ou son fils est mort pour rien, du mauvais côté de l’histoire. On veut croire qu’il est mort en héros. Je n’ai pas l’ombre d’un jugement là-dessus. Dans la même situation, je vivrais peut-être les choses exactement de la même façon.
La Russie de Poutine est-elle plus instable qu’on ne le croit en Occident ?
C’est paradoxal, parce qu’une jeune génération est militarisée dès l’enfance et grandit dans une histoire déjà réécrite. Ils ont moins accès à internet, moins d’ouverture sur l’extérieur : c’est la preuve que le pouvoir en place consolide l’avenir. Et pourtant, je reste convaincu que l’ensemble est très fragile. Les changements sont de plus en plus radicaux, de plus en plus violents, et touchent désormais à la vie quotidienne des gens. Les Russes sont furieux des blocages de Telegram et de la restriction d’Internet. L’élite économique pourrait également avoir un rôle. Lors d’une réunion à huis clos au Kremlin la semaine dernière, Vladimir Poutine a convoqué les oligarques pour leur expliquer qu’ils allaient devoir contribuer financièrement à l’effort de guerre, au nom de ce qu’ils doivent à la société russe depuis les années 1990. Ces gens-là ont été contraints de signer un très gros chèque sans perspective claire en échange. Le contrat social originel est fissuré : vous vivez tranquilles, vous ne vous mêlez pas de politique, en échange d’une certaine stabilité. Je suis de plus en plus convaincu que la situation pourrait exploser avant même le décès de Poutine.
Pourquoi consacrez-vous un chapitre au chamanisme ?
Parce qu’il y a 1.000 histoires qui touchent à ces mythes populaires, dont peu sont relayées en Occident. J’ai découvert le chamanisme lors de mes reportages en Sibérie, des chamans m’avaient amené à manger du renne sous toutes ses formes dans un en pleine toundra. J’ai mis une semaine à digérer, et je n’avais pas anticipé le fait que «la tablette de chocolat» en dessert était en fait composée de sang de renne. Mais je suis aussi allé voir des chamans à Saint-Pétersbourg, qui ont un rôle tout autre. Pas de tambour ni de peau d’ours, ils sont logés dans des appartements soviétiques gris et ordinaires. Ce que j’ai découvert, c’est que pour beaucoup de Russes, consulter un chaman est aujourd’hui plus acceptable socialement qu’aller voir un psychologue. Pour les soldats notamment, c’est perçu comme plus respectable.
Les Russes sont pour une majorité d’entre eux dans une démarche de survie, sans clés de lectures pour comprendre ce qui se passe dans leur pays. Présenter exclusivement la Russie sous l’angle culturel et romantique équivaut à les abandonner à leur sort.
Il y eut aussi un «chaman guerrier», Alexandre Gabychev, qui avait décidé de traverser toute la Russie à pied pour aller exorciser Poutine, en réussissant à faire naître un mouvement de soutien autour de lui. La machine répressive avait largement les moyens de l’arrêter, elle ne l’a pas fait d’emblée. On lui a injecté des drogues bien connues des dissidents politiques pour le faire taire, faire en sorte qu’il n’exorcise plus personne. À sa sortie de détention, il retentera sa chance en passant à la vitesse supérieure, c’est-à-dire en traversant le pays à cheval. Il finira une nouvelle fois en hôpital psychiatrique après avoir tenté de se défendre contre des policiers avec une épée. De ce délai pour neutraliser cet opposant politique certains en ont conclu que Poutine lui-même avait peut-être un côté superstitieux, qu’il croyait sans vraiment y croire à ce genre de choses. Et que dans le doute, mieux valait ne pas prendre de risques. Cela fait écho à des rumeurs persistantes qui circulaient dans la région d’Irkoutsk, selon lesquelles Poutine aurait un chaman personnel, qui lui rendrait visite pour des rituels un peu étranges : boire du sang de renne, notamment. À l’opposé, il y a le chanteur «Shaman», de son vrai nom Iaroslav Iourievitch Dronov, qui est cette fois un pur produit de la propagande du Kremlin. C’est une célébrité nationale depuis son titre «Je suis russe», devenu une sorte de bande originale de la guerre en Ukraine.
Existe-t-il encore un fantasme occidental autour de la Russie et de «l’âme russe» ?
En France, cette image fantasmée de la Russie est très présente. Je comprends bien pourquoi, c’est un pays d’une grande beauté, avec une culture très riche. Je vois bien les Français de Moscou qui se laissent aller à ce mode de vie : la datcha, les chachlyks entre amis, les randonnées le Caucase, les paysages de l’Arctique. C’est assez facile de mettre de côté la violence et les inégalités de cette société. Pour moi, ce fut un combat pour ne pas sombrer dans un fantasme de la Russie. Les Russes sont très fiers de leurs pays, certes, mais ne peuvent pas vivre dans ce fantasme. Ils sont pour une majorité d’entre eux dans une démarche de survie, sans clés de lectures pour comprendre ce qui se passe dans leur pays. Présenter exclusivement la Russie sous l’angle culturel et romantique équivaut à les abandonner à leur sort.


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