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Une crise dans le détroit d’Ormuz peut sembler lointaine de Montréal ou de Québec. Pourtant, son coût traverse les océans bien avant les pétroliers. Une hausse de la prime de risque se transmet au prix de l’énergie, au transport, aux engrais, à l’alimentation et, finalement, au budget des ménages. Même un pays producteur comme le Canada n’est pas à l’abri : le pétrole se négocie sur un marché mondial et l’économie québécoise dépend d’innombrables chaînes d’approvisionnement internationales.
Toutefois, réduire Ormuz à un problème de navigation serait manquer l’essentiel. Le pouvoir iranien cherche à transformer ce passage stratégique en nouvel instrument de pression, comme il l’a fait avec le programme nucléaire et ses réseaux armés dans la région.
Le 5 août, un éditorial publié sur le site officiel d’Ali Khamenei présentait le détroit comme un pilier du nouvel ordre sécuritaire de l’Iran et indiquait qu’il ne retrouverait plus sa situation d’avant-guerre. Le message est clair : la perturbation des échanges n’est plus seulement une menace ponctuelle, mais un levier durable de négociation.
Cette doctrine consiste à transférer au reste du monde le prix de la survie du régime. Quand un levier s’affaiblit, Téhéran en active un autre. Le calcul demeure le même : rendre la crise assez coûteuse pour que les démocraties préfèrent acheter une accalmie plutôt que s’attaquer à sa source politique. Un arrangement peut calmer les marchés pendant quelques semaines ; il ne supprime pas l’incitation à provoquer la prochaine urgence.
État d’exception
Les mesures de protection maritime peuvent être nécessaires. Elles peuvent sécuriser un navire et limiter une perturbation immédiate. Elles ne peuvent toutefois pas modifier la logique d’un pouvoir qui utilise la confrontation extérieure comme assurance-vie intérieure. La crise exportée par Ormuz commence en Iran, dans l’écart croissant entre une société qui réclame une vie normale et un système qui a besoin de l’état d’exception pour durer.
Depuis 1979, les conflits extérieurs servent à militariser la société et à présenter les revendications sociales comme des menaces contre la sécurité nationale. Le 27 juin, un autre éditorial du site de Khamenei élevait la poursuite de la guerre au rang de principe directeur de la vie économique, médiatique, sociale et politique. Dans un tel climat, réclamer un salaire décent, l’égalité entre les femmes et les hommes ou la liberté d’expression peut être assimilé à une trahison.
La population iranienne paie donc deux fois. Elle subit l’inflation, la pauvreté et les pénuries aggravées par les choix du pouvoir ; elle endure ensuite la répression destinée à l’empêcher d’en demander des comptes. Les exécutions et les condamnations à mort participent de cette même stratégie de peur. Les premières victimes de la fuite en avant ne sont pas dans les salles de marché, mais dans les prisons, les foyers appauvris et les rues d’Iran.
C’est pourquoi la politique occidentale ne peut rester enfermée dans une fausse alternative entre l’accommodement sans fin et la guerre. Les concessions limitées reportent la crise sans transformer le comportement du régime. Les frappes militaires, elles, ne construisent pas une démocratie ; elles infligent de nouvelles souffrances aux civils et offrent au pouvoir le climat de guerre dont il a besoin pour étouffer la dissidence. Dans les deux cas, la population iranienne est reléguée au second plan.
Troisième voie
Une troisième voie existe : faire de la protection des droits des Iraniens un élément central, et non décoratif, de la sécurité internationale. Cela signifie défendre leur accès à l’information, soutenir les prisonniers politiques, cibler les responsables de la répression et reconnaître le droit de la société iranienne à choisir son avenir. Cela signifie aussi écouter les forces organisées qui, à l’intérieur du pays, résistent malgré les risques d’arrestation, de torture et de mort, notamment les unités liées à l’Organisation des moudjahidines du peuple d’Iran.
Évoquer cette résistance ne revient ni à demander une intervention étrangère ni à choisir à partir de l’extérieur les futurs dirigeants de l’Iran. Il s’agit de refuser l’idée selon laquelle le pays serait condamné à choisir entre la dictature actuelle et un changement imposé par les bombes. Une république démocratique et non nucléaire, fondée sur la séparation de la religion et de l’État, l’égalité entre les femmes et les hommes et la coexistence pacifique, représente précisément l’inverse du système qui exporte aujourd’hui ses crises.
Le Canada peut contribuer à cette démarche. Sa politique envers l’Iran devrait relier explicitement les droits de la personne, la sécurité énergétique et la stabilité régionale. Ottawa peut travailler avec ses alliés pour protéger la liberté de navigation tout en renforçant les sanctions ciblées contre les responsables des exécutions et de la répression, en soutenant les technologies qui permettent de contourner la censure et en donnant davantage de visibilité aux aspirations démocratiques des Iraniens.
Le détroit d’Ormuz n’est donc pas seulement un goulet d’étranglement maritime. Il est devenu le canal par lequel un pouvoir dépourvu de légitimité transfère le coût de sa survie à sa propre population et au reste du monde. Protéger les routes commerciales répond à l’urgence. Soutenir une transition démocratique conduite par les Iraniens répond à la cause — et offre la meilleure chance de soustraire durablement Ormuz à ce cycle de chantage et de crise.


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