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Tout a été dit dans l’espace public cette semaine, sauf une chose : j’espère que Thélyson Orélien prend soin de lui. Les émotions sont tellement fortes, ces derniers jours, qu’on en oublie qu’il n’y a pas mort d’homme. J’espère qu’Orélien sait qu’il est un paratonnerre pour les foudres de l’époque. Un canevas sur lequel tout un chacun projette ses craintes comme ses espoirs, ses colères et ses angoisses, et ce, durant la phase d’ascension fulgurante comme dans celle des attaques. Une telle charge symbolique ne peut ni appartenir à un seul homme ni être portée par lui seul. J’espère qu’il sait la déposer avant d’aller au lit.
J’ai dû prendre un moment avant d’écrire, car moi aussi, comme bien d’autres, j’ai d’abord projeté sur cette affaire mes propres affects et souvenirs.
La première fois que j’ai été accusée de plagiat, j’avais 10 ans. C’était encore le début de l’année scolaire. J’avais remis un travail trop propre. Avec une structure solide, une syntaxe correcte. Et tapé à l’ordinateur en plus — encore une étrangeté en cette fin des années 1990. Sur cette base, l’enseignant m’a trouvée suspecte. Ce qui m’a sauvé du déshonneur, c’est d’abord ma réaction émotionnelle, et mon âge : les enfants, de manière générale, sont de très mauvais menteurs. Ensuite, après son « enquête », l’enseignant a vu qu’il était peut-être normal que j’écrive ainsi. Matin, midi, soir, nuit, je lisais : elle était d’abord là, l’anomalie.
Je pense, avec le recul, que cet incident a bouleversé l’enseignant — qui s’est transformé ensuite en mentor bienveillant. Je n’ai pas pu m’empêcher de prendre note du fait que, pour certains, ma tricherie pouvait être une hypothèse plus plausible que celle du talent.
Je savais déjà — parce que je lisais trop — que ce que les gens étaient prêts à croire ne dépendait pas que de moi. J’étais déjà fascinée par l’anthropologie et l’archéologie et dévorais les atlas et les encyclopédies illustrées sur les grandes civilisations, souvent perdues, de ce monde. Des pyramides d’Égypte aux lignes de Nazca, en passant par l’île de Pâques, les grandes réalisations architecturales qui échappaient à la compréhension des Européens étaient toutes hantées par la même fascinante théorie populaire : peut-être est-ce là la preuve d’une présence extraterrestre !
L’osmose entre le complotisme et l’extrême droite raciste ne date pas d’hier, vous savez. Bien avant les médias sociaux, Trump et la pandémie, il y avait déjà des gens pour qui l’hypothèse des extraterrestres était plus plausible que celle de l’intelligence africaine et autochtone. Je pense donc que si, lorsque j’étais enfant, les nouvelles avaient relayé la possibilité qu’un seul architecte de l’ancienne Égypte se fût assis avec un seul extraterrestre pendant à peine quelques minutes, même pour une discussion anodine, j’aurais été, pour un moment, très en colère.
Même à des milliers de kilomètres et à des milliers d’années de mon Chaudière-Appalaches, mon cœur d’enfant aurait pris cette nouvelle comme une injure personnelle. J’aurais tout arrêté pour prier que ce soit faux : un seul instant de contact avec un extraterrestre ne serait-il pas brandi par ceux qui nous méprisent comme une preuve que toute cette civilisation n’était pas de nous ? N’en finira-t-on jamais, avec ce tribunal de nos intelligences ? Mais ma tête d’adulte sait que ma dureté envers cet architecte égyptien aurait moins eu à voir avec ses actions supposées qu’avec ma propre fatigue. Parce que ce soupçon de tricherie et d’imposture collective, oui, avant toute chose, il est épuisant. Dans cette dureté et cette fatigue, parfois, on ne donne pas le droit à l’erreur — ce qui ne fait que prolonger la déshumanisation.
***
J’espère, donc, qu’Orélien sait que nous sommes plusieurs à suivre ce qui lui arrive alors que, comment dire, toutes les générations en nous sont déjà fatiguées. Fatiguées que, dans les écoles d’Occident, le talent de nos enfants soit plus rarement reconnu. Fatiguées que les études montrent, dans une foule de contextes, que nos jeunes sont plus nombreux à se faire recommander par le système scolaire d’accéder aux métiers techniques, de ne pas rêver trop grand — sauf en sport. Que ceux qui arrivent à l’université sont déjà ciblés de façon disproportionnée par des accusations de plagiat — et que les punitions pour la même faute déontologique sont bien souvent plus sévères. Fatiguées que nos plus grands talents et réalisations soient trop souvent snobés par les institutions des pays du Nord dans lesquels on vit. Cette fatigue précède le scandale — mais il est difficile de s’en défaire pour discuter posément de l’affaire Orélien.
C’était ça ou mourir vient humaniser les migrants alors que l’arène politique française se surpasse de violence et de polarisation sur cette question. Le roman a été accueilli chez Grasset juste avant qu’Olivier Nora en soit licencié. J’espère qu’Orélien sait, dans le contexte, que son entrée en France était, selon la perspective, soit un acte de résistance, soit un crime de lèse-Bolloré. Ainsi qu’une provocation de l’extrême droite. Paratonnerre des foudres de l’époque, disais-je.
Il y a tout le milieu littéraire qui s’inquiète. Malgré l’historique de plagiat depuis mis au jour, on attend toujours la défense détaillée d’Orélien et de Boréal sur la création romanesque. Il demeure incertain que la machine ait servi à l’assister. Mais il est déjà certain que la machine a servi à accuser le créateur. On pointe, avec raison, le danger du renversement du fardeau de la preuve. On pointe aussi, avec raison, la légèreté avec laquelle les accusations originalement anonymes ont été colportées. On prenait des pincettes lorsque Balance ton porc visait des hommes blancs riches — précautions qu’on n’a pas jugées nécessaires pour Balance ton Claude. En apprenant que ce dernier compte était l’œuvre de Samuel Fitoussi, chroniqueur au Figaro et auteur de Woke Fiction, la débandade déontologique s’éclaire.
J’aimerais que ce milieu littéraire soit conscient que, même si l’intelligence artificielle (IA) peut être utilisée pour « contrôler » la création de tout le monde, les « interpellations » et les demandes de vérifier les (brouillons) papiers pourraient être aussi aléatoires que celles des contrôles de police. C’est l’humain qui se sert de l’IA qui imite l’humain, n’est-ce pas.
Qui sait, lorsqu’un créateur déjà reconnu comme un grand « génie » avouera utiliser l’IA dans un roman, peut-être qu’on se mettra à traiter la question comme pour les artistes qui utilisent l’autotune en chanson : on n’arrête pas de les voir comme des artistes, ils gagnent tout de même des prix. Après tout, si un extraterrestre atterrissait d’abord dans la Rome antique, ça serait moins risqué.


3 week_ago
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