Longtemps, dans les rues de Chartres, on riait de lui. Raymond Isidore rentrait chez lui les poches pleines de tessons ramassés au bord des routes, dans les décharges, au fil de ses tournées. Ses voisins le surnommaient Picassiette, un sobriquet mi-moqueur mi-affectueux qui jouait sur le mot pique-assiette. Aujourd’hui, sa maison attire des visiteurs venus du monde entier, curieux de découvrir ce que cet employé municipal a bâti seul, tesson après tesson, pendant plus de vingt ans.
Raymond Isidore travaillait pour la ville de Chartres. Il y était employé comme cantonnier par la Ville de Chartres avant d’être affecté comme balayeur au cimetière Saint-Chéron. Un métier modeste, loin de tout pinceau ou de tout atelier d’artiste. Rien ne le prédestinait à devenir, aux yeux du monde, l’auteur d’une des maisons les plus singulières de France.
À retenir
- Raymond Isidore a collecté des débris de vaisselle pendant 24 ans pour transformer sa maison en mosaïque unique.
- La Maison Picassiette comporte 4 millions de morceaux de céramique, verre et faïence assemblés minutieusement.
- Classée monument historique en 1983, la maison est devenue un site touristique majeur malgré les moqueries initiales.
Sommaire
Des débris de vaisselle, un jour de promenade
Tout commence par hasard, en 1938. Isidore se promène dans les champs autour de Chartres quand il aperçoit des fragments de verre et de porcelaine cassée. Selon ses propres mots rapportés par la ville de Chartres, il voit par hasard des petits bouts de verre, débris de porcelaine, vaisselle cassée, qu’il ramasse sans intention précise, pour leurs couleurs et leur scintillement. Il trie, il jette ce qui ne lui plaît pas, il entasse le reste dans un coin de son jardin.
L’idée d’en faire une mosaïque germe ensuite, presque naturellement. Isidore raconte lui-même qu’il en vient à décorer sa maison, en n’envisageant au début qu’une décoration partielle limitée aux murs. Mais le projet lui échappe vite. Chaque jour, il parcourt des kilomètres à la recherche de nouveaux débris, une quête qui devient obsessionnelle et qui, selon la ville de Chartres, lui vaut ce surnom de Picassiette dont il ne se départira jamais.
Le regard des autres, au début, n’est pas tendre. La ville de Chartres rappelle qu’il est d’abord dédaigné par ceux qui le connaissaient, parfois littéralement pris pour un fou. Mais Isidore continue, indifférent aux quolibets, absorbé par son chantier permanent.
Vingt-quatre ans de travail solitaire
L’œuvre grandit par vagues successives. Après l’intérieur de la maison, Isidore s’attaque aux murs extérieurs, puis aux cours. En 1956, il pousse encore plus loin : il achète une parcelle voisine et entreprend de nouvelles constructions derrière chez lui, dont une chapelle. La maison ne lui suffit plus, le jardin devient à son tour un support de création.
La dernière pièce du puzzle s’appelle la Tombe de l’Esprit. Isidore l’achève en 1962, mettant un point final à une œuvre commencée près d’un quart de siècle plus tôt. Vingt-quatre années de travail solitaire, sans formation artistique, sans commande, sans autre moteur que cette obsession née d’un tesson ramassé dans un champ.
Sa veuve, plus tard, avancera des chiffres pour donner la mesure du travail accompli : 29 000 heures passées à assembler les fragments, 4 millions de morceaux de vaisselle, de verre et de faïence, et jusqu’à 15 tonnes de débris récupérés au fil des années. Des estimations qui viennent d’elle, transmises par la ville, plutôt que d’une mesure scientifique, mais qui donnent une idée du gigantisme discret de l’entreprise.
De la moquerie à la reconnaissance
Raymond Isidore meurt en 1964. Il n’aura pas connu la consécration institutionnelle de son œuvre, mais il aura tout de même vu, de son vivant, l’intérêt grandissant que suscitait sa maison. La ville de Chartres souligne d’ailleurs qu’il a eu la satisfaction de voir son travail reconnu, faisant lui-même visiter sa maison avec plaisir.
La suite se joue sur plusieurs décennies. La ville de Chartres fait l’acquisition de la maison en 1981. Deux ans plus tard, le 14 novembre 1983, la Maison Picassiette est classée monument historique, selon la base Mérimée du ministère de la Culture. Un statut qui protège désormais l’ensemble du site, maison et jardin compris, et qui officialise ce que les habitants de Chartres soupçonnaient depuis longtemps : ce cantonnier moqué avait, sans le savoir vraiment, créé une œuvre unique en son genre.
Le site est aujourd’hui rattaché au musée des Beaux-Arts de Chartres et ouvert au public. Les visiteurs qui s’y pressent viennent de loin, parfois de très loin, pour arpenter ces pièces où chaque centimètre carré, des murs au poêle en passant par les meubles, raconte la même histoire : celle d’un homme seul, armé d’un seau et de patience, qui a transformé le rebut en patrimoine national.
Sources : chartres.fr | habitants-paysagistes.musee-lam.fr


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