Environ une personne sur dix ne s’entend jamais penser. Pas de monologue intérieur, pas de commentaire permanent qui accompagne les gestes du quotidien, pas de petite voix qui répète le numéro de téléphone avant de le composer. Une équipe de chercheurs danois et américains vient de démontrer, expériences à l’appui, que cette absence de voix intérieure a des conséquences mesurables sur certaines capacités cognitives, en particulier la mémoire verbale.
L’étude, publiée dans la revue Psychological Science, est signée par la linguiste Johanne Nedergaard, de l’université de Copenhague, et le chercheur Gary Lupyan, de l’université du Wisconsin-Madison. Ces deux chercheurs sont les premiers au monde à avoir étudié si l’absence de voix intérieure, qu’ils ont baptisée anendophasie, a des conséquences sur la façon dont ces personnes résolvent des problèmes, notamment lors de tâches de mémoire verbale. Un mot savant pour désigner une réalité que beaucoup de gens découvrent… en réalisant que tout le monde ne fonctionne pas comme eux.
À retenir
- Pourquoi certains chercheurs pensent que la majorité des humains fonctionnent de manière identique
- Comment mesurer l’invisible dans le cerveau sans ouvrir un crâne
- Des stratégies cachées que le cerveau invente pour contourner l’absence de voix intérieure
Sommaire
- Un présupposé vieux comme la psychologie
- Quatre expériences pour sonder le silence mental
- Des stratégies de contournement insoupçonnées
- Un débat scientifique loin d’être clos
Un présupposé vieux comme la psychologie
Pendant longtemps, on a supposé que le fait d’avoir une voix intérieure était universel chez l’être humain. Mais ces dernières années, les chercheurs ont pris conscience que tout le monde ne partage pas cette expérience. Cette croyance imprègne des pans entiers de la culture populaire : les livres de développement personnel qui invitent à « se parler à soi-même », les enseignants qui demandent aux enfants d’utiliser leur « voix intérieure » pendant la lecture, les thérapeutes qui interrogent leurs patients sur ce que dit leur « critique intérieur ». Un cadre de pensée qui part du principe que réfléchir, c’est forcément verbaliser.
Or, la réalité est plus nuancée. La grande majorité des gens entretiennent une conversation permanente avec eux-mêmes, une voix intérieure qui joue un rôle important dans leur vie quotidienne. Mais entre 5 % et 10 % de la population n’ont pas la même expérience de cette voix intérieure, et ces personnes ont davantage de difficultés à réaliser certaines tâches de mémoire verbale, selon les nouveaux résultats. Un dixième de la population, c’est l’équivalent de tous les habitants de l’Île-de-France qui traversent l’existence sans ce narrateur intérieur que d’autres jugent indissociable de la pensée.
Quatre expériences pour sonder le silence mental
Concrètement, comment prouve-t-on qu’une personne ne pense pas en mots ? On ne peut pas ouvrir un crâne pour vérifier. Les chercheurs-font-une-decouverte-deroutante-sur-le-cerveau-expandu-des-psychopathes/ »>chercheurs ont donc recruté près d’une centaine de participants, dont la moitié disait vivre avec très peu de voix intérieure et l’autre moitié avec énormément de voix intérieure, puis les ont soumis à une batterie de tests destinés à révéler des différences invisibles à l’œil nu.
La première expérience portait sur la mémoire de travail verbale. Elle demandait aux participants de se souvenir de mots dans l’ordre, des mots proches phonétiquement ou par leur orthographe. Résultat ? Les personnes sans voix intérieure ont obtenu des scores nettement inférieurs. Une deuxième tâche, centrée sur la reconnaissance de rimes, a confirmé le schéma : les adultes ayant rapporté un faible niveau de voix intérieure ont montré une performance moindre sur une tâche de mémoire de travail verbale et davantage de difficultés à effectuer des jugements de rimes, comparés aux adultes ayant rapporté un niveau élevé de voix intérieure.
Mais l’histoire ne s’arrête pas là, et c’est peut-être le point le plus intéressant de l’étude. Les chercheurs n’ont trouvé aucune différence significative entre les deux groupes sur des tâches de changement de tâche (task-switching) ou de discrimination visuelle, ce qui suggère que les personnes sans voix intérieure utilisent peut-être des stratégies alternatives, comme des indices physiques, pour gérer efficacement le changement de tâche. l’anendophasie ne rend pas moins intelligent. Elle oblige juste le cerveau à emprunter d’autres chemins pour arriver au même résultat.
Des stratégies de contournement insoupçonnées
Certains participants ont d’ailleurs révélé aux chercheurs des astuces personnelles, développées sans même y réfléchir, pour compenser l’absence de commentaire verbal interne. Certains ont expliqué qu’ils tapotaient avec leur index pour un type de tâche et avec leur majeur pour un autre. Une gymnastique gestuelle qui remplace, en quelque sorte, le rappel à l’ordre que la petite voix intérieure fournit chez les autres.
Johanne Nedergaard décrit également la façon dont les personnes concernées vivent leur quotidien. Certaines disent penser en images, puis traduire ces images en mots quand elles ont besoin de parler. Un processus qui, selon les témoignages recueillis, demande davantage de temps et d’efforts que pour quelqu’un dont la pensée se formule spontanément en phrases. Ce n’est pas un déficit au sens médical, plutôt un mode de fonctionnement différent, avec ses propres coûts et ses propres compensations.
Un débat scientifique loin d’être clos
Toutes les voix de la communauté scientifique ne sont pas unanimes sur l’interprétation de ces résultats. En 2025, le chercheur Andreas Lind a publié dans la même revue une critique méthodologique de l’étude. Son constat : les données montrent bien que le groupe à faible prévalence d’inner speech a obtenu de moins bons résultats au test de mémoire de travail verbale et a été plus lent et moins précis lors des jugements de rimes, et ces résultats constituent une contribution originale à l’étude de la voix intérieure. Mais il conteste la conclusion selon laquelle certaines personnes n’auraient absolument aucune voix intérieure, jugeant cette affirmation non fondée, et concluant lui-même qu’il n’y a pas de preuve convaincante que certains individus soient totalement dépourvus de discours intérieur.
Ce qui semble donc solidement établi, c’est l’existence d’un spectre, avec des différences cognitives bien réelles à ses extrémités. Ce qui reste débattu, c’est de savoir si ce spectre va jusqu’au zéro absolu, ou s’il existe toujours, chez chacun, une trace de dialogue interne trop discrète pour être repérée par les outils actuels. La prochaine étape pour les chercheurs consistera probablement à affiner les méthodes de mesure, entre auto-évaluation et imagerie cérébrale, pour trancher une question qui semblait pourtant aller de soi il y a encore quelques années.
Sources : journals.sagepub.com | journals.sagepub.com


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