En 1987, les Nord-Coréens ont littéralement dressé une pyramide de béton de 105 étages au cœur de leur capitale, un monstre architectural que personne n’est jamais venu habiter, ni en 1992, ni en 2018, ni aujourd’hui en 2026. Trois décennies presque pleines. C’est le temps qu’il aura fallu pour comprendre que ce gratte-ciel ne serait jamais un hôtel, mais quelque chose d’autre : un miroir grandeur nature des ambitions et des ratés du régime.
À retenir
- Un bâtiment de 105 étages conçu pour rivaliser avec le Sud: pourquoi ce projet pharaonique a-t-il été lancé?
- Seize ans sans fenêtres ni aménagements: comment un régime gère-t-il l’impossible au cœur de sa capitale?
- De la construction brute à l’écran lumineux: la transformation étonnante d’un monument à l’échec
Sommaire
- Une revanche architecturale qui tourne au fiasco
- Seize ans de squelette nu au milieu de la ville
- Une façade en verre, mais toujours pas un lit
- Un record dont personne ne veut vraiment
Une revanche architecturale qui tourne au fiasco
La Corée du Nord veut répondre à sa rivale du Sud sur son propre terrain, le prestige immobilier, après qu’une entreprise sud-coréenne vient de construire un hôtel spectaculaire à Singapour. Pyongyang ne veut pas seulement rivaliser, elle veut écraser. Sur le papier, tout est démesuré : un bâtiment de 105 étages, assez volumineux pour abriter 3600 chambres et quelques casinos et night-clubs, des équipements pourtant peu communistes mais censés séduire les investisseurs occidentaux, avec une entreprise dédiée créée pour réunir des fonds espérés à 230 millions de dollars. Le calendrier, lui, relève de la pure folie administrative : deux ans pour ériger 105 étages, financés en partie par l’URSS.
Et pourtant, sur ce point précis, il faut reconnaître une efficacité redoutable. La structure de béton s’élève rapidement, en cinq ans à peine, grâce à des méthodes de construction expéditives typiques du régime, et en 1992 la tour atteint sa hauteur définitive de 330 mètres, soit à peu près la hauteur de la tour Eiffel augmentée de son antenne. Une prouesse technique brute, hors sol, sans considération pour ce qui viendrait après. Le problème ? Ce qui vient après ne viendra jamais vraiment.
Seize ans de squelette nu au milieu de la ville
L’histoire bascule avec la disparition d’un allié encombrant mais vital. La dislocation de l’Union soviétique conduit à l’abandon du soutien à la Corée du Nord, notamment en matières premières, et le chantier s’arrête net. L’hôtel Ryugyong reste durant seize ans sans fenêtres ni aménagements intérieurs, une carcasse de béton brut plantée en plein centre-ville, visible de partout, impossible à cacher.
Le régime, lui, choisit une stratégie radicale : ignorer le problème. Les autorités traitent littéralement l’édifice comme s’il n’existait pas, alors même qu’il domine visuellement toute la capitale. Pendant ce temps, le monde extérieur ne se prive pas de commenter : le magazine américain Esquire élit le Ryugyong Hôtel « pire du bâtiment dans l’histoire de l’humanité » en 2008. Un palmarès dont personne n’a envie de porter la médaille.
Le coût de cet échec silencieux donne le vertige. Des journaux japonais estiment alors le coût de la construction à quelque 750 millions de dollars, ce qui représente selon Esquire environ 2% du PIB de la Corée du Nord. D’autres estimations, plus récentes, sont encore plus sévères : achever le bâtiment engloutirait aujourd’hui l’équivalent de 5% du PIB annuel du pays, dans une économie qui ne pèse qu’une quarantaine de milliards de dollars. Rapporté à la France, ce serait comme si un seul immeuble représentait plus de cent milliards d’euros de richesse nationale gelée dans du béton inutile.
Une façade en verre, mais toujours pas un lit
En 2008, coup de théâtre. La construction reprend sous la supervision du groupe égyptien Orascom, qui a grandement investi en Corée du Nord, notamment dans la téléphonie mobile ou les industries de construction. Le groupe habille enfin le monstre : baies vitrées sur toute la hauteur, antennes de communication, une silhouette qui devient presque élégante vue de loin. L’extérieur est achevé en 2011, et le bâtiment devait ouvrir en 2012, pour le centenaire de la naissance de Kim Il-sung.
Cette date symbolique passe sans qu’un seul client ne franchisse le hall. Une ouverture partielle est annoncée pour 2013, puis annulée. Silence radio pendant cinq ans. Puis, nouveau rebondissement : en 2018, la Corée du Nord trouve une parade inattendue à son échec. Les équipes équipent une partie de la façade de plus de 100 000 LED, et à la nuit tombée, animations, monuments, drapeaux et messages politiques illuminent la pyramide. L’hôtel devient un écran géant de propagande, visible dans une bonne partie de la ville.
Le dispositif est loin d’être anecdotique. Un côté de la tour affiche un programme de quatre minutes retraçant l’histoire du pays, avec des hommages à des idéaux comme l’autosuffisance, puis une série de 17 slogans politiques. Le concepteur de ce spectacle lumineux confiait même à l’agence de presse américaine AP : « Je suis vraiment fier. J’ai réalisé ce design magnifique pour ce bâtiment gigantesque et quand les gens le voient, ça leur fait du bien. » Recycler un fiasco urbanistique en outil de communication nocturne, il faut avouer que l’idée a une forme de génie tordu.
Un record dont personne ne veut vraiment
Aujourd’hui encore, la situation n’a pas bougé d’un centimètre. L’aménagement intérieur du bâtiment n’a toujours pas été réalisé contrairement aux dires d’Orascom et du gouvernement, et le bâtiment est toujours vide en 2026. Trente-neuf ans après le premier coup de pioche, pas une seule nuit facturée, pas un seul client enregistré. Le Ryugyong détient un titre officiel, celui du plus haut bâtiment inoccupé de la planète, référencé par le Guinness World Records. Un trophée que Pyongyang n’a jamais revendiqué publiquement, et pour cause.
Ce qui frappe, en creux, c’est la persistance du mystère derrière les vitres réfléchissantes. Les observateurs qui visitent régulièrement la capitale nord-coréenne peinent toujours à établir ce qui se cache réellement à l’intérieur des étages supérieurs, entre chantier à moitié abandonné et espaces techniques inutilisés. Le bâtiment continue de servir de décor pour les défilés, les feux d’artifice du 1er mai ou les spectacles de troupes de propagande, comme un théâtre urbain figé devant une scène qui ne s’ouvrira peut-être jamais.
Source : lemondededemain.fr


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