Cent-huit mètres de haut, 36 000 tonnes d’acier, et une seule mission : faire barrage à la radioactivité pendant un siècle. En novembre 2016, les ingénieurs ukrainiens et leurs partenaires internationaux ont fait glisser sur des rails cette arche gigantesque par-dessus le réacteur numéro 4 de la centrale de Tchernobyl, détruit en 1986. Avec ses 108 mètres, la structure dépasse la Statue de la Liberté, et son poids de 36 000 tonnes équivaut à trois fois celui de la tour Eiffel. Un exploit d’ingénierie. Mais aussi un aveu : cette carapace ne tiendra que cent ans. Passé ce délai, il faudra tout recommencer.
À retenir
- Une structure monumentale capable de contenir la cathédrale Notre-Dame a été déplacée sur rails en quarante heures de précision millimétrique
- Le financement de 1,5 milliard d’euros pour cette arche provient d’une coalition de plus de 40 pays, preuve d’une solidarité internationale rare
- Le compte à rebours de cent ans a déjà subi un coup d’arrêt : un simple drone a compromis les systèmes clés garantissant cette durée
Sommaire
- Un couvercle construit à distance pour protéger les ouvriers
- Le prix d’un siècle de répit
- Le compte à rebours a déjà commencé
Un couvercle construit à distance pour protéger les ouvriers
L’idée derrière ce chantier hors norme tenait en une contrainte simple : impossible de faire travailler des équipes au contact direct du réacteur irradié. La solution a consisté à ériger l’arche à l’écart, puis à la faire glisser jusqu’à sa position finale. Financée par des dons de plus de 40 pays coordonnés par la Banque européenne pour la reconstruction et le développement, la structure est la plus grande construction mobile terrestre au monde, avec une portée de 257 mètres, une longueur de 162 mètres et une hauteur de 108 mètres. De quoi, selon la comparaison avancée à l’époque, abriter la cathédrale Saint-Paul de Londres ou Notre-Dame de Paris.
La manœuvre de glissement elle-même relevait de la haute précision. Elle a été réalisée grâce à un système de vérinage composé de 224 vérins hydrauliques poussant l’arche de 60 centimètres à chaque poussée. L’opération complète a nécessité environ 40 heures de manœuvre étalées sur une période de cinq jours, pour parcourir 327 mètres et venir sceller l’unité 4. Un ballet millimétré, filmé et suivi dans le monde entier, où chaque centimètre gagné éloignait un peu plus les ouvriers de la source de contamination. La structure avait d’ailleurs été assemblée en deux moitiés géantes, construites séparément puis jointes ensemble en 2015, avant cette translation finale.
Ce choix de conception n’avait rien d’anodin. Le premier « sarcophage » soviétique, coulé dans l’urgence après l’explosion, n’avait été pensé que pour tenir trente ans, et sa dégradation avait commencé bien avant l’échéance prévue. Fissures, infiltrations d’eau devenue radioactive, structure jugée instable : le bâtiment de secours des années 1980 menaçait de céder. L’arche de 2016 devait justement corriger cette erreur de calcul initiale, en misant sur une durée de vie quatre fois supérieure et sur des matériaux capables de résister aux assauts du climat.
Le prix d’un siècle de répit
Un tel ouvrage ne se construit pas à moindre coût. Après des années de travaux et 1,5 milliard d’euros investis, le nouvel abri de sécurité pour le réacteur sinistré de Tchernobyl a commencé à glisser doucement en place, avec une durée de vie projetée d’au moins cent ans. Ce montant concerne la seule arche ; le programme global de mise en sécurité du site, baptisé Shelter Implementation Plan, a englouti une enveloppe bien plus large, estimée à environ 2,15 milliards d’euros au total.
Le financement a mobilisé une coalition inédite. La banque elle-même a contribué à hauteur d’environ 700 millions d’euros au fonds, la Russie ayant versé 55 millions d’euros et l’Union européenne 431 millions d’euros au projet. Une solidarité internationale qui rappelle, trente ans après la catastrophe, que Tchernobyl reste une affaire collective, pas seulement ukrainienne. L’arche a ensuite été officiellement remise aux autorités de Kiev en juillet 2019, une fois les tests de mise en service achevés, avec la responsabilité désormais confiée à l’Ukraine de maintenir la construction et de démanteler l’ancien sarcophage bâti juste après l’accident.
Le poste de dépense ne s’arrête pas à la construction. En phase active, les coûts d’exploitation devaient dépasser d’environ cinq fois ceux de l’ancien sarcophage, pour atteindre près de 60 millions de dollars par an. Climatisation, filtration de l’air, surveillance permanente des rayonnements : l’arche n’est pas un simple couvercle passif, mais une installation technique vivante, qui consomme de l’énergie et exige une maintenance de tous les instants. Un budget qui pèse durablement sur les finances ukrainiennes, bien après la fin du chantier médiatisé de 2016.
Le compte à rebours a déjà commencé
Cent ans, c’est long à l’échelle d’une vie humaine. C’est presque rien à l’échelle de la radioactivité qui subsiste sous cette arche. Le réacteur contient toujours le cœur fondu et environ 200 tonnes de matière hautement radioactive. L’arche ne neutralise rien : elle confine, elle retarde, elle protège. Mais l’horloge tourne, et elle tourne parfois plus vite que prévu.
La preuve en a été donnée en février 2025, quand un drone a frappé la structure. Le gigantesque abri de sécurité surplombant les restes de l’unité 4 de Tchernobyl a été endommagé par un drone, avec un premier engagement de 42,5 millions d’euros déjà promis pour les travaux de réparation. Les conséquences dépassent le simple trou dans la façade : l’impact a sérieusement affecté les deux fonctions principales de l’arche, à savoir contenir les dangers radiologiques et soutenir le démantèlement à long terme, des systèmes clés garantissant la durée de vie de cent ans ayant été rendus non opérationnels. La facture des réparations d’urgence, elle, pourrait dépasser les 100 millions d’euros.
Voilà le paradoxe de ce monument d’ingénierie : conçu pour durer un siècle, il a suffi d’un seul appareil volant pour rappeler sa fragilité, dans un pays en guerre où même les sites nucléaires les plus surveillés ne sont pas à l’abri. Le prochain rendez-vous, celui d’une arche numéro trois, n’est pas prévu avant 2116 sur le papier. Mais l’histoire de Tchernobyl a déjà montré, avec le premier sarcophage soviétique tombé en ruine bien avant son échéance, que les délais fixés par les ingénieurs et ceux imposés par la réalité ne coïncident pas toujours.
Sources : vinci-construction-projets.com | europe-diplomatic.eu | lucian.uchicago.edu


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