Soixante ans, c’est le temps qu’il a fallu pour que la mécanique s’essouffle. En 1966, quand l’usine marémotrice de la Rance entre en service entre Saint-Malo et Dinard, l’idée dominante est simple : les marées, deux fois par jour, viendraient balayer l’estuaire et empêcher tout dépôt durable. Aujourd’hui, les suivis scientifiques de l’estuaire racontent une histoire inverse, celle d’un fond marin qui s’épaissit année après année sous des couches de vase.
À retenir
- Le barrage de la Rance réduit l’amplitude des marées, empêchant le nettoyage naturel de l’estuaire
- L’envasement progresse depuis les années 1980 avec plusieurs mètres de vase accumulés
- Le régime hydraulique a transformé l’écosystème : disparition du lançon et de la plie, retour du bar et de la seiche
- Les relevés bathymétriques montrent une baisse d’un tiers du volume de sédiments depuis 2018
Sommaire
Un pari industriel devenu référence mondiale
Avec une capacité installée de 240 MW, l’usine est restée la plus grande usine marémotrice au monde pendant 45 ans, de sa mise en service en 1966 jusqu’en 2011, date à laquelle la centrale sud-coréenne de Sihwa la dépasse de quelques mégawatts. Le barrage s’étend sur 750 mètres en travers de l’estuaire et actionne 24 turbines qui transforment le va-et-vient de la marée en courant électrique. Le site profite d’un atout géographique rare : un marnage qui peut atteindre 13,5 mètres au maximum de vive-eau, l’un des plus forts d’Europe. Pendant les travaux, entre 1963 et 1966, l’estuaire a même été totalement asséché pour permettre la construction, une parenthèse de trois ans qui a laissé des traces dans l’écosystème local.
Ce chantier hors norme devait rester sans conséquence durable sur le milieu naturel.
Le courant apprivoisé, l’estuaire recomposé
Le problème est venu du régime hydraulique lui-même. Le barrage est responsable de l’envasement progressif de l’estuaire de la Rance, principalement en raison de la diminution de l’amplitude des marées et de l’augmentation du niveau d’eau moyen à son amont. En clair, la marée ne monte plus assez haut ni ne descend plus assez bas pour racler les sédiments comme elle le faisait avant la construction. Une thèse universitaire consacrée à la dynamique hydro-sédimentaire de l’estuaire confirme la tendance : un envasement net a été observé dans la partie amont de l’estuaire depuis les années 1980 par plusieurs études.
La faune n’a pas résisté au changement de régime. Cette modification du régime hydrique de l’estuaire a provoqué une transformation de l’écosystème de la Rance : le lançon et la plie ont disparu, mais le bar et la seiche remontent de nouveau le fleuve. Les scientifiques expliquent ce basculement par la vitesse des espèces survivantes. La faune s’est totalement transformée puisque les espèces plus petites et plus rapides constituent la majeure partie de la faune, leur vivacité permettant de passer à travers les hélices du barrage, chose impossible pour les espèces plus lentes.
Ce que mesurent les suivis scientifiques aujourd’hui
Pour comprendre l’ampleur du phénomène, EDF s’est associée à l’État et aux collectivités locales. Un Plan de gestion expérimental des sédiments en Rance a été mené entre 2018 et 2023, piloté par l’établissement public territorial Rance Frémur Baie de Beaussais. Les relevés bathymétriques comparés d’une année sur l’autre servent désormais de tableau de bord officiel pour mesurer l’épaisseur de vase qui s’accumule dans les zones les plus exposées de l’estuaire.
Bonne nouvelle relative : la tendance ralentit.
Les derniers chiffres publiés vont dans ce sens. En comparant les relevés bathymétriques les plus récents, l’Établissement Public Territorial de Bassin Rance Frémur montre que le volume total de sédiments déposés chaque année a baissé d’un tiers depuis 2018. Une des hypothèses formulées est que cette baisse pourrait être liée aux modifications de fonctionnement de l’usine marémotrice mises en place ces dernières années. Le conseil scientifique associé au dossier ne se contente pas d’observer : il challenge beaucoup EDF, notamment sur le fonctionnement de l’usine marémotrice, dans le but de trouver des solutions collectives durables.
Vers un nouveau mode d’exploitation du barrage
La suite se joue en ce moment même. Les résultats des modélisations de fonctionnements alternatifs seront testés en grandeur nature à partir de 2026, avec un suivi d’efficacité et une concertation avec les acteurs du territoire. L’objectif est de faire tourner les turbines autrement pour limiter les dépôts de vase, sans sacrifier la production d’électricité qui alimente une partie de la Bretagne. Si ces nouveaux réglages fonctionnent, ils viendront compléter, et non remplacer, les opérations de dragage déjà pratiquées sur le lit de l’estuaire.
EDF a engagé plus de 13 millions d’euros depuis les années 1990 pour contribuer à la gestion sédimentaire de l’estuaire de la Rance, et un nouveau plan de gestion court désormais sur la période 2024-2028. Soixante ans après l’inauguration par Charles de Gaulle, l’usine qui devait fonctionner en harmonie silencieuse avec la marée oblige aujourd’hui ses exploitants à réinventer, turbine par turbine, la manière de laisser passer l’eau.
Sources : shango.media | theses.fr


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