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En vidant leurs eaux de ballast dans les Grands Lacs à la fin des années 1980, des cargos ont littéralement bouché les conduites d’eau potable d’un continent entier

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En vidant leurs eaux de ballast dans les Grands Lacs à la fin des années 1980, des cargos ont littéralement bouché les conduites d’eau potable d’un continent entier.

Deux centimètres. C’est la taille moyenne d’une moule zébrée adulte, à peine plus grande qu’un ongle de pouce. Et pourtant, ce mollusque venu d’Europe de l’Est a réussi à s’immiscer dans les artères industrielles de toute une région, des usines de traitement d’eau aux centrales électriques.

À retenir

  • Les moules zébrées sont arrivées dans les Grands Lacs en 1988 par les eaux de ballast des navires transocéaniques.
  • Une seule femelle produit jusqu’à un million de larves par an, créant des colonies denses de 30 000 individus par mètre carré.
  • L’obstruction des canalisations a coûté des centaines de millions de dollars en entretien et nettoyage aux gestionnaires d’infrastructures.
  • La moule zébrée n’a jamais pu être éradiquée et s’est établie de façon permanente dans 32 États américains.

Sommaire

  1. Une invasion cachée dans les citernes des cargos
  2. Le coquillage qui rétrécit les tuyaux
  3. Une eau plus claire, mais un équilibre rompu
  4. La facture des agences de gestion des Grands Lacs

Une invasion cachée dans les citernes des cargos

La moule zébrée est originaire de la mer Noire et de la mer Caspienne, où elle vivait paisiblement depuis des millénaires. On pense qu’elle est entrée en Amérique du Nord au début des années 1980 et a été officiellement recensée dans les Grands Lacs en 1988, suivie par la moule Quagga en 1989.

Le vecteur de cette invasion tenait dans une simple citerne de bateau.

Dans une étude importante de 1985, le biologiste Jim Carlton du Williams College a décrit comment les rejets d’eaux de ballast constituaient un puissant véhicule pour les invasions biologiques. Les cargos transocéaniques remplissent leurs cales d’eau pour rester stables pendant la traversée, puis la relâchent à l’arrivée avec tout ce qu’elle contenait : larves, œufs, organismes microscopiques invisibles à l’œil nu. Personne, à l’époque, n’imaginait qu’un simple geste de routine maritime allait redessiner l’écologie de tout un bassin versant.

Le coquillage qui rétrécit les tuyaux

Grâce à des filaments appelés byssus, la moule possède des filaments qu’elle utilise pour s’accrocher aux surfaces solides. Les colonies se sont ensuite multipliées à une vitesse redoutable, certaines études patentées évoquant des densités en excès de 30 000 mussels per square meter, soit des tapis de coquillages recouvrant chaque centimètre disponible. Les moules zébrées ont obstrué les tuyaux d’admission des usines de traitement d’eau potable, des centrales électriques, des bouches d’incendie et des réacteurs nucléaires, réduisant dangereusement la pression de l’eau et nécessitant des réparations coûteuses. Chaque tuyau colonisé perdait peu à peu son diamètre utile, jusqu’à ce que les exploitants soient contraints d’intervenir en urgence.

Une seule femelle peut produire jusqu’à un million de larves par an.

Ces larves microscopiques flottent dans l’eau et, si elles ne trouvent pas de surface dure où se fixer, elles meurent rapidement. Mais dans un lac où béton, acier et canalisations métalliques abondent, les occasions de survie ne manquent pas. C’est cette capacité de reproduction massive, combinée à une adhérence quasi universelle, qui a transformé quelques individus échappés d’une citerne en une colonisation à l’échelle d’un continent.

Une eau plus claire, mais un équilibre rompu

Chaque moule filtre l’eau en continu pour se nourrir de plancton. Multipliée par des milliards d’individus, cette activité suffit à rendre un lac visiblement plus limpide, un phénomène observé aussi bien dans les Grands Lacs que plus tard en Europe avec la moule quagga. Cette transparence grandissante des eaux n’est pas le signe d’un écosystème en pleine santé, mais celui d’une menace qui bouleverse la chaîne alimentaire et complique l’approvisionnement en eau potable.

L’eau plus claire n’est donc pas une bonne nouvelle.

La facture des agences de gestion des Grands Lacs

Face à l’ampleur des dégâts, les agences de gestion des Grands Lacs ont fini par réagir. Après des études approfondies, les États-Unis et le Canada ont exigé en 2006 que les navires rincent leurs réservoirs contenant des sédiments résiduels avec de l’eau de mer. Un bilan dressé en 2019 a montré que seules trois nouvelles espèces s’étaient établies dans les Grands Lacs entre 2006 et 2018, et aucune par cette voie. La mesure a donc freiné l’arrivée de nouveaux envahisseurs, sans effacer les dégâts déjà causés par la moule zébrée.

Sur le terrain, les coûts d’entretien se comptent en centaines de millions de dollars : nettoyages répétés des prises d’eau, ajout de filtres, remplacement de portions de canalisations. Du côté canadien, une seule compagnie électrique ontarienne a dépensé jusqu’à 10 millions de dollars rien qu’en chlore pour tenir les mollusques éloignés des tuyaux d’admission de ses centrales. Un chiffre isolé, mais révélateur de l’échelle des sommes englouties chaque année par les gestionnaires d’infrastructures autour des Grands Lacs.

Près de quatre décennies après l’invasion, la moule zébrée n’a jamais été éradiquée des Grands Lacs, elle est devenue un résident permanent avec lequel il faut composer au quotidien. L’espèce est aujourd’hui recensée dans les cours d’eau de 32 États américains, et sa cousine la moule quagga dans 19 autres.

Sources : image-ppubs.uspto.gov | theconversation.com | rse-magazine.com

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