Un poumon qui s’essouffle sans qu’on l’entende tousser, voilà peut-être l’image la plus juste pour décrire ce qui arrive aux forêts françaises. En 2010, elles absorbaient chaque année 45 millions de tonnes de CO2. Une décennie plus tard, ce chiffre a fondu de près de moitié, et pourtant, aucun promeneur, aucun automobiliste longeant une lisière de chênes ou de sapins n’aurait pu deviner ce déclin. Le mal ne se lit pas dans le paysage : il se cache dans la vitesse de croissance des arbres, dans leur résistance amoindrie, dans des mécanismes biologiques bien trop discrets pour être perçus depuis une route départementale. C’est justement ce paradoxe qui rend l’affaire fascinante, et inquiétante : comment un phénomène aussi massif peut-il rester aussi invisible ?
À retenir
- La capacité d'absorption de CO2 des forêts françaises a chuté de 48 % depuis 2010, en raison du ralentissement de la croissance des arbres et d'une mortalité accrue (sécheresses, tempêtes, scolytes).
- En 2020, les forêts n'ont absorbé que 14 MtCO2, loin de l'objectif de 40 MtCO2 fixé pour 2030 par la Stratégie nationale bas carbone.
- Malgré cet essoufflement, la future stratégie prévoit d'augmenter la récolte de bois de 53 à 60 millions de m3, accentuant la pression sur des écosystèmes déjà fragilisés.
Un poumon vert qui respire deux fois moins fort
Le constat vient du Haut Conseil pour le climat, l’organisme chargé d’évaluer la trajectoire climatique française. Sa conclusion est sans appel : la capacité de stockage des forêts hexagonales a chuté de 48 % par rapport à 2010. Autrement dit, ce que la forêt captait hier, elle ne le capte plus qu’à moitié aujourd’hui. Pour donner une idée de la brutalité de cette évolution, les forêts françaises n’ont absorbé, en 2020, que la moitié de ce qu’elles engrangeaient en 2008. Une chute vertigineuse sur une échelle de temps somme toute très courte pour des écosystèmes qui se comptent habituellement en décennies, voire en siècles.
Ce recul ne touche pas uniquement les arbres sur pied. Le stockage de carbone dans les produits bois, ces poutres, meubles ou palettes qui prolongent artificiellement la captation, s’est lui aussi effondré, passant de 3,4 MtCO2e en 2010 à seulement 0,8 MtCO2e en 2020. Un paradoxe frappant, puisque dans le même temps, les coupes de bois ont augmenté. Moins de carbone stocké, mais davantage d’arbres abattus : l’équation ne tient plus.
Le mal qui ronge les arbres sans les faire tomber
Si la forêt ne s’effondre pas visuellement, c’est justement parce que le mal agit en sourdine. Le Haut Conseil pour le climat pointe plusieurs causes qui s’additionnent : une diminution de la production biologique des arbres, autrement dit un ralentissement de leur croissance naturelle, combinée à une mortalité accrue. Sécheresses répétées, tempêtes plus violentes, incendies de plus en plus fréquents et prolifération de scolytes, ces petits insectes xylophages capables de décimer des parcelles entières d’épicéas, fragilisent des massifs entiers sans que cela se traduise immédiatement par des trouées visibles depuis la route.
À cela s’ajoute une augmentation des prélèvements, qui accentue encore la pression sur des écosystèmes déjà éprouvés. Une synthèse publiée en janvier 2024 confirme que ce tarissement s’observe depuis les années 2010, porté à la fois par la hausse de la mortalité des arbres et par le ralentissement de leur croissance. Plus récemment, en 2026, le Citepa a confirmé cette tendance de fond : la quantité de carbone absorbée par les forêts françaises a baissé de plus de moitié depuis le début des années 2000. Le diagnostic ne fait donc plus débat, il se répète et s’aggrave.
Quand les objectifs climatiques de la France comptaient sur des forêts en pleine forme
Le problème, c’est que la Stratégie nationale bas carbone a été bâtie sur l’hypothèse d’une forêt vigoureuse et capable d’absorber toujours plus de CO2. L’objectif fixé était ambitieux : atteindre 40 millions de tonnes de CO2 absorbées par an en 2030, puis grimper jusqu’à environ 80 MtCO2 en 2050. Or en 2020, on en était seulement à 14 MtCO2. L’écart entre l’ambition affichée et la réalité mesurée sur le terrain est devenu difficile à ignorer.
Dès 2021, le Haut Conseil pour le climat alertait déjà sur ce décalage, révélant que les forêts n’avaient capté que les trois quarts du carbone escompté entre 2015 et 2019. L’institution avait averti, sans détour, que plus on tarderait à agir, plus les forêts se dégraderaient, rendant chaque année un peu plus lointain le potentiel de puits de carbone espéré. L’Académie des sciences est venue ajouter sa propre inquiétude, en ciblant le scénario dit d’intensification de la stratégie, qui prévoit une hausse de 70 % des coupes de bois d’ici 2035. Un choix qui, selon elle, ferait mécaniquement décroître le puits de carbone total, aggravant encore une situation déjà fragile.
Ce que ce recul change pour l’avenir climatique du pays
L’ONG Canopée résume l’enjeu avec des chiffres qui donnent le vertige : selon les estimations du Haut Conseil pour le climat, il manquerait environ 16 MtCO2 par an à la France pour respecter ses engagements liés aux puits de carbone. Une donnée d’autant plus préoccupante que la future Stratégie nationale bas carbone prévoit, dans le même temps, d’augmenter la récolte de bois de 53 à 60 millions de m3. Autrement dit, on demande à la forêt de produire davantage tout en absorbant plus, alors qu’elle montre déjà des signes d’essoufflement.
Ce paradoxe illustre bien la difficulté du défi climatique français : les solutions naturelles, longtemps considérées comme acquises, se révèlent bien plus vulnérables qu’on ne le pensait. La forêt n’est pas une infrastructure qu’on peut simplement entretenir ou réparer à volonté, elle réagit à des cycles biologiques longs, sensibles aux moindres perturbations climatiques. Miser sur elle pour compenser une part importante des émissions nationales suppose désormais de revoir les hypothèses de départ, sous peine de construire une trajectoire climatique sur des bases qui s’effritent d’année en année.
Reste une question qui dépasse largement le seul cas français : si un puits de carbone aussi vaste peut s’affaiblir sans qu’on le remarque depuis la route, combien d’autres équilibres naturels sont-ils déjà en train de vaciller, à l’abri des regards, en attendant qu’un rapport vienne nous l’apprendre ?


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