Dans un rayon de soixante-dix mètres, au cœur de la forêt de Spincourt, dans le nord de la Meuse, la terre est noire, presque cendreuse. Aucune plante n’y pousse, hormis quelques mousses et lichens qui s’accrochent difficilement. Ce n’est pas une légende de vieux chasseurs du coin : cette clairière de 70 mètres de diamètre de terre noire était tombée dans l’oubli jusqu’à ce qu’en 2007, une équipe de scientifiques allemands de l’Université de Mayence n’explique l’absence de végétation à cet emplacement par l’incinération de 200 000 obus chimiques de la Grande Guerre en 1928. Un siècle après l’Armistice, ce coin de forêt reste, au sens propre, mort.
À retenir
- Une clairière française demeure un désert toxique depuis 1928 : pourquoi rien ne peut y pousser après cent ans ?
- Des concentrations d’arsenic vertigineuses révélées par hasard : combien d’autres sites cachent-ils le même poison ?
- Des agriculteurs et forestiers exposés sans le savoir : le prix caché d’une « destruction » d’obus menée dans l’oubli
Sommaire
- Un cimetière d’obus à ciel ouvert
- Une terre déclarée littéralement morte
- Un iceberg toxique bien plus vaste qu’on ne le pensait
- Que fait-on aujourd’hui de ce site interdit ?
Un cimetière d’obus à ciel ouvert
L’histoire commence dans l’entre-deux-guerres, loin des tranchées mais toujours dans leur ombre. Surnommée la place à gaz, ce site a été choisi entre 1926 et 1928, par un industriel britannique, pour y détruire plus de 200 000 obus chimiques de l’armée allemande. Un document d’époque, daté de 1928, confirme la commande : un document de 1928 parle de 200 000 obus chimiques dont l’incinération avait été confiée à un récupérateur de métaux par le Ministère de la Guerre. À l’époque, personne n’imagine encore les conséquences à long terme d’une telle opération. On brûle, on fait exploser, on croit avoir réglé le problème. Le procédé, en réalité, n’a fait que sceller le poison dans le sol.
Ce sont surtout des obus à croix bleue, chargés à l’arsine, qui ont été incinérés ici. Cette première étude avait alors révélé que le sol contenait à cet endroit des taux très élevés d’arsenic, de plomb et d’autres métaux lourds issus du brûlage d’obus à arsine dits « à croix bleues ». Les chiffres donnent le vertige : selon un rapport cité sur les forums spécialisés en histoire militaire, le taux d’arsenic est de 1000 fois à dix mille fois plus élevé que dans les « zones rouges », ces territoires du front encore aujourd’hui classés dangereux. Des analyses plus poussées ont même détecté des concentrations extrêmes : une étude scientifique a montré que des échantillons de terre prélevés sur ce site contenaient jusqu’à 17% d’arsenic pur ainsi que des taux de cadmium et de mercure extrêmement élevés. Dix-sept pour cent d’arsenic pur dans une poignée de terre. À titre de comparaison, un sol agricole classique en contient quelques milligrammes par kilo, pas des dizaines de grammes.
Une terre déclarée littéralement morte
Pour les scientifiques qui ont étudié le site, le verdict ne souffre aucune ambiguïté. Ses terres sont considérées comme littéralement mortes, comme l’explique Daniel Hubé, ingénieur au BRGM, le bureau de recherche géologique et minière. Cette expression n’a rien d’une image journalistique : elle traduit un constat de terrain, celui d’un sol où la quasi-totalité de la vie microbienne et végétale a disparu, incapable de se régénérer malgré près de cent ans écoulés. Le mercure, présent lui aussi en quantité, aggrave le tableau : le mercure est quant à lui un neurotoxique très dangereux, utilisé dans toutes les amorces de munitions sous la forme de fulminate.
Le danger n’est pas resté purement théorique. Avant que le site ne soit clôturé, des agents forestiers et des chasseurs fréquentaient les lieux sans se douter de rien. Les agents de l’ONF (Office national des forêts), les chasseurs ont pris l’habitude de venir pique-niquer dans l’abri installé dans la clairière. Un syndicaliste de l’ONF réclame depuis un suivi médical pour ceux qui ont fréquenté la zone pendant des années, sans protection ni information. Face à ce constat, les autorités ont fini par réagir : cette clairière a donc été clôturée, au début des années 2010, pour en interdire l’accès aux promeneurs, avec un arrêté préfectoral formalisant l’interdiction en 2012.
Un iceberg toxique bien plus vaste qu’on ne le pensait
La place à gaz, aussi impressionnante soit-elle, n’était que la partie visible d’un problème beaucoup plus large. Les investigations menées par le BRGM à partir de 2014 ont révélé l’ampleur réelle du désastre industriel organisé après-guerre dans le secteur. La Place à Gaz ne correspondrait en fait qu’à la phase la plus tardive d’exploitation d’un gigantesque complexe de « désobusage » sur lequel pas moins d’1,5 million d’obus chimiques et 30 000 obus explosifs ont été acheminés à partir de 1919, provenant de la Meuse, de la Somme et même de Belgique, traités par une société privée baptisée Clere & Schwander. Une main-d’œuvre particulière était mobilisée pour ce travail à haut risque : la présence d’une compagnie de prisonniers de guerre stationnée à Spincourt permettait aussi de bénéficier de main d’œuvre pour ce travail dangereux.
Les répercussions se sont invitées jusque dans les champs voisins, près d’un siècle plus tard. En 2015, la découverte de résidus toxiques sur des parcelles agricoles a contraint plusieurs exploitants à l’arrêt total de leur activité commerciale. En juin, une analyse des sols y a révélé des traces de pollution, liée aux opérations de destruction d’obus menées dans la région après la Grande Guerre, et sept fermes du secteur ont dû cesser de vendre lait, viande et récoltes du jour au lendemain. Le préfet de l’époque n’a pas caché son étonnement face à l’ampleur du silence qui entourait cette histoire : « cette activité industrielle ne figure nulle part dans les archives et a disparu de la mémoire collective », reconnaissait-il, tout en concédant les lourdes séquelles environnementales laissées par ce traitement de munitions.
Que fait-on aujourd’hui de ce site interdit ?
La clôture ne suffit plus à rassurer les autorités locales. Un projet de sécurisation plus radical est à l’étude depuis plusieurs années : une place à gaz que les services de l’État vont très prochainement « sécuriser ». Un dôme va être construit sur le site. L’idée n’est pas de dépolluer, tâche jugée trop coûteuse et trop risquée vu la concentration des toxiques, mais de confiner durablement ce qui ne peut être extrait sans danger.
Reste une question que peu de communes aiment poser tout haut : combien d’autres clairières silencieuses, disséminées dans les forêts de la Woëvre ou ailleurs sur l’ancien front, attendent encore d’être découvertes par un chercheur curieux ou un agriculteur inquiet de son sol stérile ? Le cas de Spincourt n’a été mis au jour que par hasard, presque quatre-vingts ans après les faits. Combien de temps faudra-t-il pour cartographier les autres ?
Sources : eha-etain-meuse.over-blog.com | ici.fr


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