En 2019, une équipe internationale de chercheurs pilotée par la société Cortexyme publie dans Science Advances un résultat qui bouscule la manière dont on envisage la maladie d’Alzheimer. Porphyromonas gingivalis, la bactérie clé de la parodontite chronique, a été identifiée dans le cerveau de patients atteints de la maladie d’Alzheimer. ce microbe responsable des inflammations et saignements de gencives ne se contente pas de rester cantonné à la bouche. Il traverse les tissus, franchit la circulation sanguine, et finit sa course dans les neurones eux-mêmes.
Le détail qui frappe le plus dans cette découverte, ce n’est pas seulement la présence de la bactérie. Ce sont ses toxines. Des protéases toxiques issues de la bactérie, appelées gingipaïnes, ont également été identifiées dans le cerveau de patients Alzheimer, et leurs niveaux étaient corrélés à la pathologie tau et ubiquitine. Ces enzymes, censées permettre à la bactérie de digérer les tissus gingivaux pour se nourrir, se retrouvent donc au cœur même des lésions cérébrales caractéristiques de la maladie. Un chiffre donne la mesure du phénomène : selon les travaux ultérieurs de la même équipe, P. gingivalis et ses facteurs de virulence gingipaïnes ont été identifiés comme des effecteurs pathogènes dans la maladie d’Alzheimer, avec une présence démontrée dans plus de 90 % des cerveaux post-mortem de patients Alzheimer. Neuf cerveaux sur dix, ce n’est plus une coïncidence statistique. C’est un signal qu’il devient difficile d’ignorer.
À retenir
- Une bactérie buccale retrouvée intacte dans le cerveau de 9 patients Alzheimer sur 10
- Comment un simple saignement de gencives peut ouvrir une porte directe vers le système nerveux central
- Un médicament prometteur a échoué en essai clinique, mais pas sans indices troublants
Sommaire
- Comment une bactérie de la bouche atteint le cerveau
- Un médicament testé, un espoir en demi-teinte
- Ce que cela change concrètement pour vos gencives
Le trajet de la bactérie a été reconstitué grâce à des modèles animaux. P. gingivalis peut envahir les tissus parodontaux à travers l’épithélium sulculaire, pénétrant dans la microcirculation parodontale d’où elle peut ensuite se propager par le sang et coloniser le cerveau. Concrètement : une gencive qui saigne régulièrement offre une porte d’entrée directe vers la circulation sanguine, et de là, vers des organes bien plus sensibles que la cavité buccale.
Chez la souris, l’expérience a été menée en conditions contrôlées, et les résultats sont sans ambiguïté. L’infection orale par P. gingivalis chez la souris a entraîné une colonisation du cerveau et une production accrue d’Aβ1-42, un composant des plaques amyloïdes, et les gingipaïnes se sont révélées neurotoxiques in vivo et in vitro, exerçant des effets délétères sur la protéine tau, nécessaire au fonctionnement neuronal normal. Les deux marqueurs biologiques les plus étudiés dans Alzheimer, les plaques amyloïdes et les dégâts sur la protéine tau, se retrouvent donc directement liés à l’activité de cette bactérie buccale.
Reste une question de bon sens : la parodontite cause-t-elle Alzheimer, ou est-ce l’inverse ? Les données épidémiologiques penchent clairement dans un sens. La parodontite chronique et l’infection par Porphyromonas gingivalis, bactérie clé dans le développement de cette pathologie, ont été identifiées comme des facteurs de risque significatifs pour le développement de dépôts amyloïdes. Ce n’est donc pas le cerveau malade qui favorise l’apparition de la bactérie dans la bouche, mais bien l’inverse qui semble se jouer, année après année, chez des patients dont l’hygiène bucco-dentaire aura été négligée pendant des décennies.
Un médicament testé, un espoir en demi-teinte
Face à ce constat, l’équipe à l’origine de la découverte a tenté d’aller plus loin en développant une molécule capable de neutraliser les gingipaïnes directement dans le cerveau. Pour bloquer cette neurotoxicité, les chercheurs ont conçu et synthétisé des inhibiteurs à petites molécules ciblant les gingipaïnes. Chez la souris, les résultats furent spectaculaires. L’inhibition des gingipaïnes a réduit la charge bactérienne d’une infection cérébrale établie de P. gingivalis, bloqué la production d’Aβ1-42, réduit la neuroinflammation et sauvé des neurones dans l’hippocampe.
Ce composé, baptisé atuzaginstat (COR388), est ensuite passé à l’épreuve d’un essai clinique de grande ampleur sur l’humain. Verdict, en 2021 : sur 643 patients atteints d’Alzheimer léger à modéré, l’étude n’a pas atteint la significativité statistique sur ses deux critères d’évaluation principaux, cognitif et fonctionnel. Une déception, mais pas un enterrement total de l’hypothèse. Une analyse plus fine a montré que dans un sous-groupe pré-spécifié, constitué d’environ la moitié des participants selon leur niveau d’infection à P. gingivalis, une réponse dose-dépendante a été observée, indiquant un ralentissement de 57 % du déclin cognitif. chez les patients réellement porteurs de la bactérie en quantité significative, le traitement semblait faire une vraie différence. Mais l’essai a finalement été interrompu après que la FDA a placé le programme sous surveillance renforcée, en raison d’élévations des enzymes hépatiques chez certains participants sous forte dose.
Ce que cela change concrètement pour vos gencives
Cette histoire n’a rien d’anecdotique pour le grand public. Elle transforme un symptôme jugé banal, la gencive qui saigne au brossage, en signal potentiellement plus sérieux qu’on ne le pense. La parodontite touche une large part de la population adulte, souvent de façon silencieuse pendant des années avant que les premiers dégâts osseux ne deviennent visibles. Or c’est précisément cette inflammation chronique, non traitée, qui entretient la présence de P. gingivalis dans la bouche et multiplie les occasions pour la bactérie de passer dans le sang.
Le lien entre santé bucco-dentaire et santé cérébrale reste un champ de recherche actif, et personne ne prétend qu’un simple détartrage suffira à prévenir Alzheimer. L’échec du COR388 en phase 3 le rappelle avec une certaine humilité scientifique : identifier une bactérie dans un cerveau malade ne prouve pas encore qu’elle en soit l’unique cause. Mais le signal reste suffisamment troublant pour justifier un réflexe simple et peu coûteux, à la portée de tout le monde. Faire suivre régulièrement sa parodontite par un dentiste, ce n’est peut-être plus seulement une question de dents qui tiennent en place, mais un geste de prévention dont la portée dépasse largement la bouche.
Sources : science.org | medicalxpress.com


8 hour_ago
27



























.jpg)






French (CA)