Quatre-vingt-trois ans passés au fond de la mer Ionienne, et pourtant sa carlingue n’a presque pas bougé. Les plongeurs ont découvert que le bateau reposait presque droit sur le fond sablonneux, dans un état de conservation remarquable. Le patrouilleur allemand LS 6, coulé en septembre 1943, vient d’être formellement identifié au large de Préveza, en Grèce, et il s’agit ni plus ni moins du dernier exemplaire connu de ce type d’embarcation au monde.
À retenir
- Une épave allemande de la Seconde Guerre mondiale restée introuvable pendant 80 ans
- Une coque en aluminium censée ne pas survivre sous l’eau, pourtant préservée à la perfection
- Le dernier navire de son type au monde : un trésor archéologique sous-marin
Sommaire
- Une enquête de treize ans lancée par un simple indice d’archives
- Un bateau de guerre construit comme un avion
- Un naufrage sans combat, presque absurde
- Le seul exemplaire survivant au monde
Une enquête de treize ans lancée par un simple indice d’archives
La recherche a débuté en 2013, après que l’historien naval allemand Peter Schenk a transmis des informations d’archives concernant un petit navire de la Kriegsmarine perdu en mer Ionienne, avec une position et une profondeur approximatives. Un détail. Presque rien. Mais pour l’historien grec Giorgos Karelas, c’était suffisant pour lancer une décennie de recoupements. C’est finalement le chasseur d’épaves de Lefkada, Dimitris Giannoulatos, qui a repéré une cible sonar à 96 mètres à l’intérieur de la zone désignée par les archives, avant que l’équipe AegeanTec n’organise une plongée d’identification en circuit fermé avec scooters sous-marins.
La confirmation n’a rien eu d’instantané. Une caméra descendue par une écoutille de la salle des machines a enregistré les contours de deux moteurs diesel Junkers Jumo 205, tandis que les plongeurs ont aussi documenté une porte arrière associée au système de charges de profondeur du bateau. Le détail qui a fait basculer le doute en certitude se trouvait à l’avant. Le lien le plus fort avec la perte documentée du LS 6 a été retrouvé à la proue : une partie du câble de remorquage était encore fixée, le reste traînant sur le fond marin. Un câble de remorquage, intact après huit décennies. Ce genre de détail donne le vertige à n’importe quel plongeur d’épave.
Un bateau de guerre construit comme un avion
Ce qui rend le LS 6 unique ne tient pas seulement à sa rareté, mais à un choix technique presque hérétique pour l’époque. Construit par Dornier à Friedrichshafen et mis en service en octobre 1941, le LS 6 déplaçait environ 12 tonnes ; sa coque en alliage d’aluminium s’inspirait largement des techniques de construction aéronautique et permettait aux moteurs de propulser le bateau à une vitesse maximale annoncée de 37 nœuds. Pour donner une idée : à cette allure, un bateau moderne de plaisance de taille comparable ferait pâle figure.
Les Leichte Schnellboote, ces « bateaux rapides légers », n’étaient d’ailleurs pas conçus au départ comme des unités autonomes. Les LS ont été pensés comme des engins torpilleurs miniatures pouvant être transportés à bord de navires plus grands. LS 6 et son sister-ship LS 5 ont ensuite connu une seconde vie. Convertis pour la lutte anti-sous-marine, ils ont été envoyés en Grèce en 1943, transportés par voie terrestre et ferroviaire car les Alliés contrôlaient le détroit de Gibraltar ; leur installation de torpille arrière d’origine avait été remplacée par un système interne de charges de profondeur, tandis qu’un canon de 20 mm assurait l’armement rapproché. Un torpilleur transformé en chasseur de sous-marins, transporté par la route jusqu’en Méditerranée : l’itinéraire lui-même a des allures de roman.
Un naufrage sans combat, presque absurde
Le LS 6 n’a jamais vraiment eu l’occasion de mener sa mission anti-sous-marine à bien. Les récits divergent légèrement sur les circonstances exactes des dommages initiaux, mais convergent sur la suite des événements. Selon la reconstitution présentée par Karelas et Giourgas, LS 6 a été attaqué le 24 septembre 1943 alors qu’il se déplaçait d’Igoumenitsa vers Corfou, l’hypothèse la plus probable attribuant l’attaque à six chasseurs-bombardiers italiens Reggiane Re.2002 ; des explosions proches ont mis le bateau hors d’usage et gravement endommagé sa coque. Sans propulsion, il ne restait qu’une option : le remorquage.
C’est précisément ce sauvetage improvisé qui l’a condamné. La Kriegsmarine a alors tenté de remorquer le LS 6 de Corfou vers le Pirée pour réparation, le remorquage étant assuré par le dragueur de mines R-194, accompagné de la péniche de débarquement F-331 ; les fissures dans la coque en aluminium se sont élargies sous la pression, l’eau est entrée rapidement, et le bateau a sombré en eau profonde près de Mytikas, au large de Préveza. Le matériau même qui faisait sa vitesse et sa légèreté, l’aluminium, a fini par le trahir sous la tension du câble. Une coque en acier aurait peut-être tenu. Celle-ci a cédé.
Le seul exemplaire survivant au monde
Ce qui frappe les archéologues sous-marins aujourd’hui, c’est moins l’histoire du naufrage que l’état de l’épave elle-même. Le bateau repose droit à une profondeur de 96 mètres en mer Ionienne, sa proue orientée vers le nord-ouest, et les chercheurs estiment qu’il s’agit du seul navire connu de son type ayant survécu. Aucun autre Leichte Schnellboot n’a été retrouvé ni conservé nulle part ailleurs. Ce statut d’unicum transforme une simple découverte de plongée en objet d’étude patrimonial de premier plan.
La position géographique n’est pas anodine non plus. L’épave se trouve à 96 mètres de profondeur dans les eaux situées entre Lefkada et Préveza. Une zone qui, on l’imagine, va désormais attirer l’attention des historiens de la marine allemande comme des plongeurs techniques les plus expérimentés, capables d’atteindre une telle profondeur. Reste une question que les chercheurs eux-mêmes n’ont pas encore totalement tranchée : combien d’autres épaves de ce type, jugées perdues à jamais dans les archives militaires, dorment encore, intactes, sous quelques dizaines de mètres d’eau grecque ?
Source : slate.fr


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