Une explosion toutes les 62 minutes. Jour après jour, nuit après nuit, sans interruption. C’est le rythme effrayant qu’ont révélé des micros immergés au fond de l’océan indonésien, conçus pour capter le moindre son suspect dans les profondeurs. Longtemps considérée comme une pratique résiduelle, presque folklorique, la pêche à la dynamite s’avère en réalité omniprésente dans certaines zones de l’archipel indo-pacifique. De quoi rebattre complètement les cartes pour les scientifiques qui tentent, depuis des années, d’évaluer l’ampleur réelle de cette méthode de pêche aussi rudimentaire que destructrice.
À retenir
- Des micros sous-marins couplés à un algorithme d’intelligence artificielle ont permis de détecter automatiquement les explosions parmi les bruits océaniques.
- La pêche à l’explosif fragmente les squelettes coralliens en quelques secondes, alors que ces récifs mettent des décennies à se former.
- Cette technologie, développée par une collaboration entre institutions européennes et indonésiennes, pourrait permettre une surveillance élargie de la pêche destructrice dans l’archipel indo-pacifique.
Des micros planqués sous l’eau qui entendent tout
Pour percer ce mystère, une équipe de recherche internationale, menée par Ben Williams, chercheur à l’University College London et à la Zoological Society of London, a misé sur une approche aussi simple qu’ingénieuse : écouter l’océan plutôt que de tenter de le surveiller visuellement. Des enregistreurs acoustiques ont été déployés sous la surface, dans plusieurs zones de l’archipel indonésien, afin de capter en continu tous les sons émis par les fonds marins. Une méthode qui présente un avantage face à la pêche illégale, en offrant une alternative à la surveillance par bateau ou par satellite.
Le projet s’appuie sur une collaboration solide entre plusieurs institutions, dont la Queen Mary University of London, la Lancaster University, ainsi que deux universités indonésiennes clés : l’IPB University, basée à Bogor, et la Hasanuddin University, à Makassar. Cette alliance entre chercheurs européens et indonésiens s’inscrit dans le cadre du Mars Coral Restoration Project Monitoring Team, un programme dédié au suivi environnemental des récifs coralliens dans la région. Une présence locale essentielle, tant les enjeux de conservation marine en Indonésie nécessitent une connaissance fine du terrain.
L’algorithme qui reconnaît une explosion parmi mille bruits
Écouter l’océan, c’est une chose. Y distinguer une explosion parmi le vacarme naturel des vagues, des courants, des animaux marins et du trafic maritime, c’en est une autre. C’est là qu’intervient le second pilier de cette étude : l’apprentissage automatique. Plutôt que de faire écouter des centaines d’heures d’enregistrements à des chercheurs, l’équipe a développé un modèle capable de reconnaître automatiquement la signature sonore très particulière d’une explosion artisanale, au milieu de tous les autres bruits sous-marins.
Le logiciel utilisé pour cette tâche a été conçu par Sonny Burniston, tandis que la collecte de données sur le terrain a été assurée par Aimee du Luart. Sous la supervision de David Curnick et Kate E. Jones, ce travail a permis d’automatiser un processus qui aurait été, autrement, extrêmement chronophage et sujet à l’erreur humaine. Résultat : une capacité de détection à grande échelle, capable de traiter des volumes considérables de données acoustiques pour identifier chaque déflagration survenue dans la zone surveillée.
Des récifs qui explosent plus vite qu’ils ne repoussent
La pêche à l’explosif consiste à faire détoner des charges artisanales à proximité des récifs coralliens, afin d’étourdir ou de tuer les poissons pour les récolter plus facilement en surface. Une méthode redoutablement efficace à court terme, mais catastrophique pour les écosystèmes marins. Chaque explosion fragmente le squelette calcaire des coraux, réduisant en quelques secondes ce qui a parfois mis des décennies à se former. Or, les récifs coralliens ont un rythme de croissance extrêmement lent, incapable de suivre la cadence destructrice révélée par cette étude.
C’est justement ce décalage qui inquiète le plus les chercheurs. Si la pratique s’avère aussi largement répandue que le suggèrent ces enregistrements, cela signifie que certaines zones de récifs subissent des dommages répétés, sans laisser aux coraux le temps nécessaire pour se régénérer entre deux explosions. Un cercle vicieux qui menace directement la biodiversité marine locale, mais aussi les populations côtières dont les ressources alimentaires et économiques dépendent directement de la santé de ces écosystèmes.
Une technologie qui pourrait enfin faire cesser le massacre
Face à l’ampleur inattendue du phénomène, cette avancée technologique ouvre une piste concrète pour les autorités locales et les organismes de conservation. En combinant capteurs acoustiques et intelligence artificielle, il devient possible d’envisager une surveillance plus efficace et à plus grande échelle des zones touchées par la pêche à la dynamite.
Le financement et la coordination de ce projet ont été assurés notamment par Tries B. Razak, Timothy A. C. Lamont, David J. Smith et Jamaluddin Jompa, garantissant une continuité entre la recherche scientifique et son application sur le terrain. À terme, cette méthode pourrait être déployée à plus grande échelle dans l’ensemble de l’archipel indo-pacifique, voire au-delà, partout où les récifs coralliens sont menacés par des pratiques de pêche destructrices. Une lueur d’espoir technologique, dans un contexte où la protection des océans reste plus que jamais un défi mondial.
Ce que révèle avant tout cette étude, c’est à quel point certaines menaces peuvent rester invisibles tant qu’on ne dispose pas des bons outils pour les détecter. En donnant une voix aux fonds marins, ces micros sous-marins ont mis en lumière une réalité bien plus sombre que ce que laissaient supposer les estimations précédentes. Reste désormais à transformer cette découverte en action concrète, avant que les récifs coralliens indonésiens ne paient un prix trop lourd pour se relever.


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