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On pensait qu’un médicament signalé dangereux disparaissait aussitôt des pharmacies : celui-ci est resté dix ans de plus en France

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Un comprimé blanc, anodin, vendu en pharmacie pendant plus de trente ans. Pourtant, dès la fin des années 1990, des signaux d’alerte existaient déjà à l’étranger sur sa dangerosité. Alors, comment expliquer qu’il ait fallu attendre novembre 2009 pour qu’il disparaisse enfin des rayons français ? Cette question, encore brûlante aujourd’hui alors que le procès en appel du Mediator se poursuit à Paris, révèle un système où les intérêts industriels ont pris le pas sur la santé publique pendant près d’une décennie.

Dix ans de trop : le scandale caché du benfluorex

Derrière le nom commercial de Mediator se cache une molécule bien précise : le benfluorex. Ce composé, dérivé d’amphétamines, avait été mis au point par Jacques Servier, fondateur des laboratoires du même nom, pour être commercialisé comme coupe-faim et traitement du diabète. Pendant des années, ce médicament a été présenté comme une avancée thérapeutique, alors même que sa parenté chimique avec des substances déjà connues pour leurs effets cardiovasculaires dévastateurs aurait dû alerter les autorités sanitaires bien plus tôt.

Le drame, c’est que ce lien n’a pas été découvert du jour au lendemain. Il a fallu des signaux venus d’ailleurs en Europe, puis le travail acharné d’une seule médecin, pour que le pot aux roses soit enfin dévoilé. Entre le premier avertissement sérieux et le retrait effectif du marché français, près d’une décennie s’est écoulée, une période durant laquelle des milliers de patients ont continué à prendre ce traitement sans être informés des risques réels.

L’Espagne tire la sonnette d’alarme dès 2003

C’est en 2003 que les autorités sanitaires espagnoles décident de suspendre le benfluorex sur leur territoire, bien avant que la France ne prenne une décision similaire. Ce choix n’était pas anodin : il traduisait déjà une inquiétude sérieuse quant aux effets secondaires cardiaques et pulmonaires de cette molécule. À l’époque, cette suspension espagnole aurait dû résonner comme un signal d’alarme à Paris.

Mais rien ne se passe. Le Mediator continue d’être prescrit en France, comme si cette décision prise chez nos voisins ibériques n’avait aucune valeur d’exemple. Ce décalage entre deux pays européens, soumis pourtant à des cadres réglementaires proches, illustre à quel point les décisions de retrait d’un médicament peuvent dépendre autant de la pression industrielle locale que de la seule évaluation scientifique du risque.

Irène Frachon, la pneumologue qui a fait trembler Servier

Un soir de février 2007, à Brest, la pneumologue Irène Frachon examine une patiente diabétique traitée au Mediator. Elle détecte chez elle une hypertension pulmonaire grave, une pathologie rare mais redoutable. Ce cas isolé aurait pu rester anecdotique. Il devient au contraire le point de départ d’une enquête méthodique qui va établir, pour la première fois de manière aussi claire, le lien direct entre la prise de ce médicament et la mort de nombreux patients.

Le combat de cette médecin brestoise, longtemps isolée face à un laboratoire puissant, a marqué durablement l’opinion publique. Son histoire a d’ailleurs inspiré le film La Fille de Brest, sorti en 2016, qui retrace ce parcours singulier : celui d’une praticienne de terrain qui refuse de fermer les yeux, quitte à s’attirer les foudres d’un géant pharmaceutique.

Paris ferme les yeux : pourquoi la France a tant tardé

Le plus troublant dans cette affaire reste sans doute la comparaison avec les États-Unis. Dès 1997, les autorités américaines interdisent des molécules similaires, apparentées aux amphétamines, en raison de leurs effets cardiovasculaires. Douze ans avant le retrait français. Pendant ce temps, Jacques Servier n’a pas seulement cherché à maintenir son produit sur le marché hexagonal : il a également œuvré pour le commercialiser massivement aux États-Unis et au Canada, avant que ces mêmes marchés ne se ferment à leur tour.

Cette stratégie de résistance, mêlant lobbying auprès des instances sanitaires et minimisation des risques, a permis au Mediator de rester en vente en France bien après que d’autres pays eurent tiré la sonnette d’alarme. C’est précisément ce décalage, ce retard structurel entre les alertes internationales et la réaction des autorités françaises, qui constitue aujourd’hui le cœur des débats judiciaires.

Novembre 2009, le retrait tardif qui change tout

Il faudra attendre novembre 2009 pour que le Mediator soit enfin retiré du marché français. Un retrait qui intervient après plus de trente ans de commercialisation, et surtout après des années entières durant lesquelles les preuves de sa dangerosité s’accumulaient sans provoquer de réaction officielle rapide. Ce délai a eu des conséquences dramatiques, puisque de nombreux patients ont continué à consommer ce traitement alors que des alternatives existaient déjà.

Ce retrait tardif marque un tournant : il ouvre la voie à une bataille judiciaire d’une ampleur inédite, où la responsabilité du laboratoire, mais aussi celle des autorités sanitaires censées surveiller le marché, va être scrutée pendant plus d’une décennie devant les tribunaux français.

Mediator, benfluorex : ce que révèle cette décennie perdue

Le procès Mediator, qualifié d’affaire hors norme, s’est ouvert en appel à Paris début janvier, plus de deux ans après une première condamnation. En première instance, le tribunal correctionnel de Paris avait condamné les laboratoires Servier à 2,718 millions d’euros d’amende pour tromperie aggravée ainsi que pour homicides et blessures involontaires. Une sanction prononcée le 29 mars 2021, jugée par beaucoup bien inférieure aux réquisitions initiales du parquet.

Aujourd’hui, ce sont Servier, l’Agence nationale de sécurité du médicament et une vingtaine d’autres prévenus qui font face à plus de 2 600 plaignants réclamant réparation. Cette procédure, aussi longue que complexe, illustre combien il est difficile d’obtenir justice lorsque le préjudice s’étale sur plusieurs décennies et implique autant d’acteurs institutionnels que privés.

Ce que révèle finalement cette décennie perdue entre les premières suspicions et le retrait effectif du médicament, c’est la lenteur inquiétante des mécanismes de vigilance sanitaire face à des intérêts économiques puissants. L’histoire du Mediator rappelle qu’un signal d’alarme lancé à l’étranger, aussi clair soit-il, ne suffit pas toujours à protéger les patients d’un pays qui tarde à agir. Reste à savoir si ce procès en appel apportera enfin les réponses que tant de victimes attendent depuis des années.

Brice L.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il collabore avec Sciencepost depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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