Elle s’appelait Ming, et elle avait déjà dépassé les cinq siècles d’existence quand des chercheurs l’ont sortie de l’eau sans le savoir. La palourde, une espèce de quahog (Arctica islandica), reposait tranquillement sur les fonds marins au large de l’Islande depuis l’année 1499. Draguée en 2006 par une équipe de la Bangor University, au Pays de Galles, elle allait devenir, presque malgré elle, l’animal non colonial le plus vieux jamais recensé sur Terre.
Le paradoxe est cruel : c’est en cherchant à percer son secret que les scientifiques l’ont tuée. Les scientifiques à l’origine de la découverte ont accidentellement tué le très vieux bivalve en essayant de déterminer son âge. Pour compter les stries de croissance annuelles imprimées dans la coquille, un peu comme on lit les cernes d’un arbre, il faut l’ouvrir. Et une palourde ouverte ne survit pas.
À retenir
- Une palourde découverte en Islande s’est avérée avoir vécu plus de cinq siècles
- Les chercheurs ont découvert son véritable âge en deux analyses, avec cent ans d’écart entre les estimations
- Sa coquille contient une archive climatique remontant à plus de 500 ans
Sommaire
- Une palourde née sous la dynastie Ming
- Une seconde analyse, six ans plus tard, qui change tout
- Ce que révèlent les cernes d’une coquille
Une palourde née sous la dynastie Ming
Le nom de Ming n’a rien d’anodin. Elle a été surnommée « Ming » en référence à la dynastie chinoise au pouvoir au moment de sa naissance. À l’époque où ce mollusque commençait sa lente existence sur les fonds froids de l’Atlantique Nord, Christophe Colomb venait tout juste de fouler le sol américain, et Léonard de Vinci s’attelait à un certain portrait qui allait devenir la Joconde.
L’année de la naissance de Ming, Léonard de Vinci travaillait sur la « Mona Lisa », et la dynastie Ming régnait sur la Chine. De quoi remettre en perspective ce qu’on entend par « vieillesse ». À titre de comparaison, une palourde commune ne dépasse généralement pas quelques décennies. Ming, elle, a traversé la Renaissance, les guerres napoléoniennes et deux guerres mondiales, tapie dans le sable islandais.
Le calcul de son âge n’a pas été instantané. En 2006, les scientifiques de la School of Ocean Sciences de Bangor ont dragué le quahog au large de la côte nord de l’Islande, et l’année suivante, l’équipe a d’abord estimé son âge entre 405 et 410 ans en étudiant les stries de croissance annuelles de la coquille. Un âge déjà remarquable. Mais pas le bon.
Une seconde analyse, six ans plus tard, qui change tout
C’est là que l’histoire prend une tournure plus dramatique. En 2013, une autre équipe de chercheurs de Bangor a rapporté que l’âge de la palourde pouvait être déterminé avec précision à 507 ans au moment de sa mort. Cent ans d’écart entre les deux estimations, ce n’est pas un détail. C’est l’équivalent d’ajouter toute la durée de la Révolution française à la vie de l’animal.
Cette révision s’explique par des techniques de mesure plus sophistiquées, permettant de repérer des stries que la première analyse avait manquées, notamment près du bord de la coquille où les couches de croissance se resserrent avec l’âge. En novembre 2013, grâce à des techniques de mesure plus sophistiquées, les chercheurs ont revu ce chiffre à la hausse pour arriver à 507 ans.
Le professeur James Scourse, qui a dirigé les travaux à Bangor, s’est retrouvé au cœur d’une polémique inattendue. « Nous avons reçu des emails nous accusant d’être des meurtriers de palourdes », a-t-il confié à la BBC. Le public, choqué d’apprendre que l’animal le plus vieux jamais documenté avait péri pour les besoins de la science, n’a pas mâché ses mots. Certains messages allaient jusqu’à qualifier l’équipe de « clam murderers », littéralement des meurtriers de palourdes.
Pourtant, la mort de Ming n’était pas le résultat d’une négligence. C’est la méthode elle-même, la seule fiable pour dater ce type de coquillage, qui impose l’ouverture de la coquille et donc la fin de l’animal.
Ce que révèlent les cernes d’une coquille
Ming n’était pas une anomalie isolée dans les eaux islandaises. D’autres palourdes analysées lors de cette étude se sont révélées âgées de plus de 300 ans. Cette longévité collective intéresse les chercheurs pour une raison bien plus vaste que le simple record : chaque strie de croissance enregistre les conditions environnementales de l’année où elle s’est formée, température de l’eau, disponibilité de nourriture, chimie marine.
la coquille de Ming fonctionne comme une archive climatique vivante, remontant jusqu’au XVe siècle. Le sacrifice de Ming devrait aider les recherches de Scourse et Butler sur les impacts climatiques à long terme, l’échantillon de 507 ans se situant en haut de la série et permettant d’obtenir des relevés annuels du changement climatique marin, jamais disponibles jusqu’alors pour l’Atlantique Nord.
Une étude publiée dans la revue Palaeogeography, Palaeoclimatology, Palaeoecology a exploité ces données pour reconstituer plus de 1 300 ans de variabilité climatique dans le nord de l’Islande, à partir des incréments de croissance de plusieurs spécimens d’Arctica islandica.
Aujourd’hui, les valves de la coquille de Ming sont conservées comme pièce scientifique et pédagogique. Le record qu’elle détient n’a, à ce jour, jamais été battu chez les animaux non coloniaux, seuls certains coraux (organismes coloniaux composés de milliers de polypes) affichant des durées de vie encore supérieures. La prochaine fois qu’on retournera draguer les fonds glacés du nord de l’Atlantique, une question mérite d’être posée aux chercheurs : combien d’autres Ming reposent encore là-bas, invisibles, tant qu’on ne les a pas comptées ?
Sources : ilesdelamadeleine.com | snopes.com


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