Le barrage du Vajont est toujours là, debout, dans les Dolomites italiennes. Il s’agit d’un barrage-voûte en béton mince, culminant à 262 mètres de hauteur. Soixante-trois ans après la catastrophe qui a rayé Longarone de la carte, sa paroi n’a quasiment pas bougé. Et c’est bien là que réside tout le paradoxe glaçant de cette histoire : ce n’est pas l’ouvrage qui a cédé. C’est une montagne entière qui s’est effondrée dans le lac de retenue, propulsant une vague par-dessus la crête du barrage comme on renverserait un verre trop plein.
À retenir
- Un barrage survit à la pire catastrophe de son histoire — mais pourquoi?
- Une montagne entière disparaît en 45 secondes dans un lac de retenue
- Les avertissements existaient depuis des années : personne n’a évacué
Sommaire
- Une vague de 250 mètres passée par-dessus le mur
- Le barrage, lui, a tenu bon
- Des avertissements ignorés pendant des années
- Ce que Vajont a changé dans l’ingénierie des barrages
Une vague de 250 mètres passée par-dessus le mur
Le 9 octobre 1963, un peu avant 23 heures, le versant du mont Toc se détache d’un seul bloc. Environ 260 millions de mètres cubes de roche et de terre glissent dans le réservoir avec une vitesse atteignant 100 km/h en 45 secondes. Pour donner une idée du volume, c’est comme si l’on avait déversé d’un coup, en moins d’une minute, l’équivalent de plusieurs centaines de fois le Stade de France rempli de pierres dans un lac de montagne.
Le choc est titanesque. Il comble le lac et provoque deux vagues qui se propagent en amont et en aval du barrage, une vague de 150 m de haut franchissant l’ouvrage selon certaines estimations, tandis que d’autres évaluations parlent d’une masse d’eau atteignant approximativement 250 mètres de haut lors de son surgissement initial. La différence entre ces chiffres tient à la manière de mesurer la vague, à la crête ou au sommet de son déferlement, mais le résultat est le même : un mur d’eau est passé au-dessus d’un barrage de 262 mètres comme s’il s’agissait d’un simple muret de jardin.
Ce mégatsunami a déferlé par-dessus la crête du barrage, se précipitant dans la vallée en contrebas avec une force équivalente à deux bombes d’Hiroshima. En quelques minutes à peine, la ville de Longarone, installée directement sous l’ouvrage, disparaît. Selon l’Association des responsables de la sécurité des barrages d’État (ASDSO), la ville a été effacée en quelques minutes, faisant près de 2 000 victimes. Le bilan officiel le plus souvent retenu aujourd’hui s’établit à plus de 1 900 morts, ce qui fait de Vajont la pire catastrophe de ce type dans l’histoire de l’Europe.
Le barrage, lui, a tenu bon
C’est le détail le plus troublant de cette tragédie. Alors que la quasi-totalité des grandes catastrophes de barrages dans l’histoire s’expliquent par une rupture structurelle, une brèche, un effondrement de la digue, Vajont fonctionne à l’envers. L’ouvrage, qui a ironiquement survécu au désastre pratiquement intact, peut être visité aujourd’hui, avec des visites guidées de la crête. La paroi a résisté à la pression phénoménale de la vague et du glissement de terrain, même si le réservoir a été littéralement récuré.
Cette résistance n’a rien d’un hasard heureux. La conception de l’arche, en double courbure, redistribue les charges sur les flancs rocheux de la gorge avec une efficacité redoutable, ce qui en faisait à l’époque une prouesse technique saluée dans le monde entier. Le défaut ne résidait pas dans la conception du barrage lui-même, qui constituait un exploit technologique brillant. Le problème se trouvait ailleurs, dans la montagne qui le surplombait. Le versant du réservoir, le mont Toc, était instable.
Des avertissements ignorés pendant des années
Ce qui rend l’affaire Vajont particulièrement amère, ce n’est pas seulement la puissance du phénomène géologique. C’est qu’il avait été identifié, mesuré, documenté, et pourtant sciemment sous-estimé. L’erreur, énorme avec 1 900 morts, a porté sur la minimisation d’un glissement de terrain prévisible et prévu, qui aurait dû donner lieu à une évacuation de la population.
Les signaux d’alerte s’accumulaient depuis des années. Sur le mont Toc, une paléofrana (ancien glissement de terrain fossile) avait été repérée, et en 1962, un an avant la catastrophe, un organisme technique avait constaté que le barrage avait été construit sur une zone à risque. Un précédent aurait même dû servir de leçon : un glissement de terrain dans le lac du barrage voisin de Pontesei, construit par la même société, avait déjà causé la mort d’un ouvrier quelques années plus tôt, dans une configuration géologique similaire.
Malgré cela, personne n’a tiré la sonnette d’alarme à temps pour les habitants. La population située le long du barrage, y compris les villages voisins, n’a pas été invitée à évacuer, ni celle de Longarone. Quelques heures avant la catastrophe, la route menant vers les villages a bien été fermée, mais il était déjà trop tard. On savait que la montagne bougeait. On n’a pas su, ou pas voulu, en tirer les conséquences jusqu’au bout.
Ce que Vajont a changé dans l’ingénierie des barrages
L’onde de choc de la catastrophe a dépassé les frontières italiennes. Quatre ans plus tôt, en 1959, la France avait déjà vécu son propre drame avec la rupture du barrage de Malpasset, dans le Var, qui avait fait 453 morts. Les deux événements, survenus à quelques années d’écart, ont profondément bouleversé la discipline. Ces deux drames ont contribué à une prise de conscience qui montera encore lors des procès qui suivent au milieu des années 1960, concernant les procédures d’alerte, le remplissage optimal des barrages et le drainage du pied aval des ouvrages.
Depuis, la surveillance géotechnique des versants entourant les grands réservoirs est devenue une discipline à part entière. Les dispositifs de mesure et de contrôle mis en place par les exploitants garantissent aujourd’hui que si un glissement de terrain devait se remettre en mouvement, des signes avant-coureurs permettraient de prendre les dispositions adéquates, les progrès en mécanique des roches permettant de mieux maîtriser ce risque. Vajont a, d’une certaine manière, forcé toute une profession à admettre qu’un barrage ne se juge pas seul, mais avec la montagne qui l’entoure.
Le site n’a jamais retrouvé d’usage hydroélectrique. Depuis près de vingt ans, le barrage a été rouvert au public pour permettre la visite de ce lieu, transformé en mémorial à ciel ouvert. On y marche aujourd’hui sur une crête de béton qui n’a pas failli, en surplombant un lac à sec, cicatrice minérale d’un versant entier parti en une poignée de secondes. Un rappel silencieux que la solidité d’un ouvrage ne garantit jamais, à elle seule, la sécurité de ceux qui vivent en contrebas.
Sources : fr.m.wikipedia.org | geosoc.fr


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