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On pensait qu’Anvers se résumait à sa cathédrale et à la maison de Rubens : quelques mètres sous les touristes, un quai entier attend depuis des décennies des rames qui ne sont jamais venues

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Imaginez descendre un escalier au cœur d’Anvers, pousser une porte anodine, et tomber sur un quai de 90 mètres de long, plongé dans le noir depuis des décennies, attendant des rames qui ne sont jamais arrivées. Ce n’est pas une scène de film post-apocalyptique, mais une réalité belge bien tangible, cachée sous les pavés de la capitale flamande. Pendant que les touristes admirent la cathédrale ou la maison de Rubens, quelques mètres sous leurs pieds dort un vestige d’un rêve d’ingénieur inachevé, un métro fantôme qui n’a jamais tenu sa promesse. L’histoire de ce chantier, aussi fascinante que méconnue, mérite qu’on s’y attarde, tant elle illustre à merveille ce que la Belgique appelle avec un brin d’autodérision ses « grands travaux inutiles ».

À retenir

  • Depuis 1975, le prémétro d’Anvers fait circuler des tramways dans des tunnels initialement dimensionnés pour de véritables rames de métro lourd
  • Sur les dix-neuf stations construites à l’origine, sept sont restées inutilisées pendant des décennies, comme la station Opera avec ses quais de 90 mètres jamais exploités
  • Depuis 2015, certaines stations fantômes sont progressivement remises en service, avec un objectif de réactivation des dernières sections sous l’axe Turnhoutsebaan d’ici 2027

Un métro fantôme qui roule déjà sous Anvers

Le paradoxe est savoureux : Anvers possède bel et bien un métro, sauf qu’il n’en est pas un. Ce que les Anversois appellent le prémétro désigne en réalité un réseau de tunnels souterrains où circulent… des tramways. Depuis son ouverture le 25 mars 1975, ce système hybride permet aux lignes de tram de plonger sous terre pour éviter les embouteillages de surface, exactement comme cela se pratique à Bruxelles depuis 1969. L’idée derrière ce concept était simple sur le papier : construire des tunnels suffisamment larges et solides pour accueillir plus tard de véritables rames de métro, tout en les utilisant provisoirement avec les tramways existants.

Aujourd’hui, ce réseau souterrain totalise environ 11 kilomètres de tunnels et douze stations actives, desservies par pas moins de huit lignes de tram différentes. Un chiffre impressionnant, mais qui cache une réalité plus troublante encore : sur l’ensemble des dix-neuf stations construites à l’origine, sept sont restées totalement inutilisées pendant des décennies, plongées dans l’obscurité la plus totale, comme des capsules temporelles figées dans les années 1970.

1975 : le pari raté d’une ville qui voulait son métro lourd

Pour comprendre cette bizarrerie urbaine, il faut remonter aux années 1960, une époque où la Belgique rêvait grand pour ses transports en commun. Dès 1963, le gouvernement belge lance des groupes de travail chargés d’étudier l’avenir de la mobilité collective dans cinq grandes villes du pays : Anvers, Bruxelles, Charleroi, Gand et Liège. Un an plus tard, en 1964, le projet spécifique d’un métro anversois entre officiellement à l’étude. L’ambition est claire : offrir à la ville portuaire un réseau de transport rapide digne de son statut économique, sur le modèle de ce qui se dessine alors à Bruxelles.

Les premiers coups de pioche sont donnés en 1970, selon la technique dite du cut and cover, ou tranchée couverte en français. Le principe consiste à creuser une immense tranchée à ciel ouvert, à y construire le tunnel, puis à la recouvrir. Efficace, certes, mais dévastateur pour la circulation en surface : le centre-ville d’Anvers devient alors littéralement impraticable, tant le chantier prend des proportions colossales. Le projet initial visait un réseau de 15 kilomètres comptant 22 stations, un véritable métro lourd digne des standards bruxellois ou allemands. Mais faute de financement suffisant, cette ambition sera drastiquement revue à la baisse, et la conversion en métro complet finira purement et simplement abandonnée en cours de route.

Des tunnels dimensionnés pour des rames qui ne viendront jamais

Le détail le plus frappant de cette aventure ferroviaire réside sans doute dans la station Opera, un véritable témoin architectural de ce rêve inachevé. Son niveau inférieur, situé deux étages sous la surface, comporte deux quais parallèles de 90 mètres de long chacun, se faisant face selon une configuration typique des réseaux de métro lourd. Ces quais auraient parfaitement pu accueillir de vraies rames de métro, à l’image de celles qui circulent à Bruxelles. Sauf qu’ils n’ont jamais vu passer le moindre wagon de métro. Depuis leur construction, ils sont restés silencieux, figés dans une attente qui dure depuis plus d’un demi-siècle.

Ce surdimensionnement volontaire ne s’arrête pas à une seule station. L’ensemble du réseau a été conçu avec des gabarits généreux, capables d’absorber le poids et la largeur de véritables rames de métro. Après l’ouverture de 1975, le réseau continuera d’ailleurs à s’étendre par étapes : extension vers Diamant et Plantin en 1980, puis franchissement de l’Escaut via le Brabotunnel jusqu’à Van Eeden en 1990. Chaque nouvelle section respectait scrupuleusement ce même gabarit métro, comme si la ville n’avait jamais complètement renoncé à son ambition initiale, se contentant simplement de la mettre en pause indéfiniment.

Anvers face à son sous-sol : rêve enterré ou projet en sursis

Longtemps considérées comme des stations fantômes, plusieurs de ces infrastructures abandonnées connaissent depuis quelques années un véritable regain d’intérêt. Entre 2015 et 2024, des stations comme Zegel ont enfin été mises en service, tandis qu’Opera a bénéficié d’un réaménagement complet. La ville semble redécouvrir la valeur de ce patrimoine souterrain, trop précieux pour rester enseveli. En ce moment même, la Région flamande poursuit ses investissements pour tenter de réactiver les dernières sections encore délaissées, notamment sous l’axe Turnhoutsebaan, avec un objectif de mise en service d’ici 2027.

Ce mouvement de fond s’accompagne toutefois d’une actualité plus immédiate : le tunnel principal du prémétro fait actuellement l’objet d’importants travaux de rénovation, débutés en mai et qui doivent s’achever à la fin du mois de mars prochain. Durant cette période de chantier, plusieurs lignes de tram habituellement souterraines circulent temporairement en surface, offrant aux Anversois un aperçu inversé de leur ville, où le tramway retrouve provisoirement l’air libre qu’il avait fui il y a cinquante ans. Une manière presque symbolique de rappeler que ce dédale souterrain, loin d’être figé, continue son histoire chahutée entre ambitions d’hier et pragmatisme d’aujourd’hui.

De ce grand rêve de métro lourd, il ne reste finalement que des indices disséminés sous la ville : des quais trop larges, des tunnels surdimensionnés, et cette appellation étrange de prémétro qui n’a jamais franchi le stade du préfixe. Anvers a beau avoir domestiqué une partie de ces galeries pour ses tramways, la question reste ouverte : ce sous-sol continuera-t-il patiemment à se réveiller station par station, ou restera-t-il pour toujours le monument d’une ambition avortée, ce genre de folie d’ingénieur que seule la Belgique semble savoir cultiver avec autant de constance ?

Brice L.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il collabore avec Sciencepost depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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