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On pensait le berceau de l’humanité en Afrique de l’Est : dans une grotte d’Afrique du Sud, un os oublié depuis 30 ans raconte une tout autre histoire

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Attention, cette découverte pourrait bien vous obliger à réviser ce que vous pensiez savoir sur nos lointains ancêtres. Un simple fragment d’os, exhumé il y a plus de trente ans puis resté oublié dans des réserves sud-africaines, vient de rebattre les cartes de l’évolution humaine. Et si le véritable berceau de l’humanité se trouvait plus au sud qu’on ne l’imaginait ?

À retenir

  • Le fragment crânien DNH 127, découvert à Drimolen (Afrique du Sud) et longtemps resté non étudié, confirme la présence d'Homo erectus il y a environ deux millions d'années, soit 200 000 ans avant toute autre trace connue de l'espèce.
  • Homo erectus a cohabité pendant environ 100 000 ans avec Paranthropus robustus sur le même site, ce dernier étant alors plus de dix fois plus nombreux.
  • Sur 18 nouveaux fossiles hominines décrits à Drimolen, 14 appartiennent à Paranthropus robustus et un seul à Homo erectus, le site recensant au total 119 spécimens dont une partie reste encore à étudier.

Un fragment d’os vieux de 30 ans ressurgit et rebat les cartes de l’évolution humaine

Un fragment d'os vieux de 30 ans ressurgit et rebat les cartes de l'évolution humaine Bien que fragmentaire, cet os temporal partiel provenant de la base du crâne, ainsi que les os associés, témoignent de la présence d'Homo erectus en Afrique du Sud il y a 2 millions d'années.
Crédit : © Martin et al./ Annals of Human Biology

L’histoire commence sur le site de Drimolen Main Quarry, en Afrique du Sud, niché dans la zone classée au patrimoine mondial de l’UNESCO connue sous le nom de « Cradle of Humankind », à une quarantaine de kilomètres au nord de Johannesburg. C’est là que des équipes de chercheurs ont mis au jour, entre 1992 et 2019, pas moins de 18 fossiles hominines qui n’avaient, jusqu’à présent, jamais fait l’objet d’une publication scientifique approfondie.

Cette description tardive n’a rien d’anodin. Elle est le fruit d’un travail minutieux mené par le Dr Jesse Martin, de l’Université de La Trobe, en collaboration avec des chercheurs sud-africains et américains issus de l’Université de Johannesburg et de l’Université du Witwatersrand. Leur étude, publiée dans la revue Annals of Human Biology, a permis de sortir de l’ombre des pièces qui dormaient littéralement dans des cartons depuis près de trente ans.

Parmi ces fossiles, un spécimen se distingue particulièrement : DNH 127, un fragment partiel de l’os temporal, c’est-à-dire la partie de la base du crâne qui abrite notamment l’oreille interne. Ce morceau d’os, bien que modeste en apparence, a suffi à lever un doute qui planait depuis plusieurs années sur l’identité réelle des premiers habitants du site.

Deux millions d’années : le crâne qui déplace le berceau de l’humanité vers le sud

Avant la découverte de DNH 127, les scientifiques disposaient déjà d’un indice intrigant avec DNH 134, un fossile découvert en 2015 appartenant à un enfant âgé de deux à trois ans. Problème : à cet âge, les caractéristiques anatomiques ne permettent pas toujours de trancher avec certitude sur l’espèce concernée. Le doute était donc permis.

Avec ce nouveau fragment crânien appartenant cette fois à un individu adulte, l’incertitude est levée. DNH 127 confirme qu’il s’agit bien d’Homo erectus, et sa datation est sans appel : environ deux millions d’années. Une date qui repousse de 200 000 ans la présence connue de cette espèce par rapport à tout autre site documenté, y compris celui de Dmanisi, en Géorgie, où des fossiles comparables avaient été datés à 1,8 million d’années.

Pourquoi cette précision chronologique compte-t-elle autant ? Parce qu’Homo erectus est considéré comme la toute première espèce du genre Homo, probablement l’ancêtre direct d’Homo sapiens. Cette espèce a traversé environ deux millions d’années d’existence et s’est répandue en Afrique ainsi que dans une grande partie de l’Eurasie, une aire de répartition bien plus vaste que celle de ses prédécesseurs.

Cette découverte relance par ailleurs un débat scientifique qui couvait depuis un moment entre chercheurs d’Afrique de l’Est et d’Afrique du Sud, chacun revendiquant d’une certaine façon la paternité géographique de nos origines. Le fossile géorgien avait même un temps fait pencher la balance vers une origine hors d’Afrique, une hypothèse qui perd aujourd’hui du terrain.

Selon Jesse Martin, les fossiles d’Afrique de l’Est habituellement attribués à Homo erectus seraient en réalité moins anciens qu’on ne le pensait, avec une datation confirmée autour de 1,6 million d’années et une estimation incertaine à 1,9 million d’années, sans présenter les caractéristiques ancestrales que l’on attendrait d’une population fondatrice. Le chercheur avance une hypothèse audacieuse : Homo erectus aurait pu évoluer ailleurs, peut-être en Afrique de l’Ouest ou centrale, des régions encore très peu explorées sur le plan paléontologique, avant de migrer vers l’Afrique australe. Il évoque également un biais hérité de l’histoire de la recherche archéologique, qui aurait longtemps concentré les fouilles sur certaines zones au détriment d’autres.

Quand deux espèces d’hominines ont partagé le même territoire pendant 100 000 ans

Autre enseignement fascinant de cette étude : Homo erectus n’était pas seul sur le site de Drimolen. Des fossiles de Paranthropus robustus, une autre lignée d’hominines, ont été retrouvés dans les mêmes couches géologiques, couvrant une période d’environ 100 000 ans. Les deux espèces ont donc bel et bien cohabité sur le même territoire pendant plusieurs dizaines de millénaires.

Ces deux cousins évolutifs ont cependant emprunté des chemins radicalement différents. Homo erectus a développé un cerveau de plus en plus volumineux et des molaires de plus en plus petites, une transformation que les chercheurs associent à une consommation croissante de viande. De son côté, Paranthropus robustus a conservé un cerveau à peine plus développé que celui d’un chimpanzé, mais a misé sur des molaires massives, de véritables outils comparables à un mortier et un pilon, taillées pour broyer des aliments particulièrement durs.

Et le rapport de force entre les deux espèces était loin d’être équilibré. Il y a deux millions d’années, Paranthropus robustus était plus de dix fois plus nombreux qu’Homo erectus sur le site de Drimolen. Un chiffre qui donne le vertige quand on sait que c’est pourtant la lignée minoritaire qui allait, des millions d’années plus tard, donner naissance à Homo sapiens. Rien ne garantissait, à l’époque, que notre lignée survivrait.

Les fossiles de Paranthropus robustus retrouvés à Drimolen, vieux de deux millions d’années, présentent par ailleurs des différences notables, bien que subtiles, avec ceux exhumés dans la grotte voisine de Swartkrans, datés eux de 1,8 million d’années. Cette évolution progressive des dents et des muscles masticateurs au fil du temps illustre un phénomène de micro-évolution, une adaptation fine et continue de l’espèce à son environnement.

Drimolen, la plus grande réserve de fossiles humains au monde, encore loin d’avoir livré tous ses secrets

Ce qui rend Drimolen Main Quarry véritablement unique ne se résume pas à une seule découverte spectaculaire. Le site constitue la plus grande concentration de restes humains primitifs jamais mise au jour, avec pas moins de 119 spécimens hominines recensés depuis sa découverte en 1992. Un chiffre considérable, mais qui cache une réalité surprenante : de nombreux spécimens n’ont encore jamais été décrits en détail par la communauté scientifique.

Avant cette nouvelle étude, seule une partie du trésor paléontologique de Drimolen avait été étudiée en profondeur : 105 éléments dentaires, plusieurs crânes emblématiques référencés DNH 7, DNH 134, DNH 152 et DNH 155, un bassin appelé DNH 43, ainsi qu’une trentaine d’éléments post-crâniens. Le reste attendait patiemment son tour.

Grâce au travail de description minutieuse mené par l’équipe de Jesse Martin, 18 nouveaux spécimens crâniens ont enfin pu être classifiés. Le verdict : un fossile attribué à Homo erectus, 14 à Paranthropus robustus, et trois restant pour l’instant impossibles à rattacher avec certitude à une espèce précise, classés dans la catégorie générale des hominines. Les chercheurs ont également identifié un nouveau trait au niveau de la mandibule qui pourrait permettre, à terme, de distinguer la population de Drimolen d’autres populations fossiles comparées dans l’étude.

Parmi les pièces maîtresses de cette collection, le crâne DNH 7 reste à ce jour le crâne le plus complet connu de Paranthropus robustus, tandis que DNH 155 se distingue par son état de conservation exceptionnel. La mandibule DNH 8, elle aussi remarquablement préservée, a permis d’enrichir les données déjà disponibles sur la dentition de l’espèce. Autant d’éléments qui montrent qu’au-delà de la découverte spectaculaire autour d’Homo erectus, c’est tout un pan de l’histoire de Paranthropus robustus qui continue de se préciser, fossile après fossile.

Cette abondance de matériel encore à l’étude laisse entrevoir une perspective enthousiasmante pour les années à venir. Si un simple fragment d’os, resté trente ans dans l’oubli, a suffi à repousser l’apparition d’Homo erectus de 200 000 ans et à raviver un débat scientifique vieux de plusieurs décennies, on peut légitimement se demander ce que les prochaines analyses des spécimens encore non décrits de Drimolen nous réservent. Le site n’a visiblement pas fini de nous surprendre.

Brice L.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il collabore avec Sciencepost depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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