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La France a 10 000 hectares interdits à toute reconstruction autour de Verdun : leurs trous d’obus abritent aujourd’hui une espèce que le reste du pays est en train de perdre

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En 1919, l’État français a interdit toute reconstruction sur près de 10 000 hectares autour de Verdun, jugés trop dangereux et trop détruits pour y vivre. Un siècle plus tard, cette « zone rouge » abandonnée par les hommes s’est transformée en refuge inattendu : ses cratères d’obus remplis d’eau hébergent aujourd’hui l’une des dernières populations florissantes du sonneur à ventre jaune, amphibien en déclin partout ailleurs en France.

À retenir

  • La forêt de Verdun, laissée en friche depuis 1919, abrite aujourd’hui plus de 13 000 sonneurs à ventre jaune grâce aux cratères d’obus transformés en mares.
  • Les anciens ouvrages militaires servent aussi de refuge, notamment aux chauves-souris avec 1 800 grands rhinolophes recensés dans les souterrains fortifiés.
  • Cet équilibre reste fragile, menacé par l’assèchement des mares, la fréquentation touristique et l’absence de crapauducs qui cause la mort de tritons sur les routes.

Il y a quelque chose de vertigineux à se promener aujourd’hui dans cette forêt du nord-est meusien, surtout en cette saison où la brume s’installe entre les arbres et où les feuilles commencent à joncher le sol. On y marche sur un paysage encore bosselé de cicatrices, chaque dépression du terrain rappelant l’impact d’un obus tombé il y a plus d’un siècle. Et pourtant, c’est précisément cette topographie chaotique, façonnée par la violence de la Grande Guerre, qui a permis à une petite bête discrète de prospérer là où elle recule presque partout ailleurs.

Quand les trous d’obus deviennent des mares parfaites

Difficile d’imaginer, en observant ce paysage lunaire, que ces milliers de cuvettes creusées par les bombardements allaient un jour devenir des habitats de choix. Après l’armistice, les terres agricoles de la zone étaient si déstructurées et polluées par les vestiges de la guerre qu’elles furent jugées inexploitables. L’État a alors racheté ces 14 000 hectares et y a planté une forêt de feuillus, sans imaginer qu’il posait ainsi les bases d’un écosystème singulier.

Les innombrables cratères, aujourd’hui remplis d’eau de pluie, forment un chapelet de mares temporaires et permanentes qui constellent le sous-bois. Ce sont précisément ces ornières humides, dispersées sur les crêtes, qui ont attiré une espèce en quête d’un habitat bien particulier : de petites étendues d’eau peu profondes, ensoleillées par intermittence, sans prédateurs installés durablement. Sans le savoir, les artilleurs de 1916 avaient dessiné le gîte idéal pour un amphibien menacé.

Le sonneur à ventre jaune, une espèce qui disparaît partout sauf ici

Le sonneur à ventre jaune n’a rien d’un crapaud comme les autres. Reconnaissable à son ventre tacheté de jaune vif contrastant avec un dos gris-brun, il figure parmi les espèces d’amphibiens les plus menacées du territoire français, victime de l’assèchement des zones humides et de l’intensification agricole. Or, selon les données de l’Office national des forêts, cette forêt de Verdun abriterait aujourd’hui plus de 13 000 individus, ce qui en fait l’une des plus importantes populations de l’Hexagone.

Certains secteurs se révèlent particulièrement favorables, notamment le bois des Caurres, où l’espèce est même qualifiée de commune, un mot rarement associé à ce crapaud ailleurs en France. Non loin de là, le bois le Comte conserve encore de vieux hêtres nés avant 1916, témoins silencieux d’une forêt qui a repris ses droits. Le sonneur n’y est pas seul : des tritons crêtés partagent les mêmes points d’eau, tandis qu’une vingtaine de variétés d’orchidées colonisent les sous-bois environnants, signe d’un écosystème d’une richesse rare pour cette moitié nord du pays.

Pourquoi interdire de vivre a fini par sauver une espèce

Ce paradoxe mérite qu’on s’y attarde : c’est bien l’interdiction d’habiter, de cultiver et de reconstruire qui a permis à la nature de reprendre le dessus sans aucune interférence humaine pendant des décennies. Là où ailleurs les zones humides ont été drainées pour faire place aux champs ou aux lotissements, la zone rouge de Verdun est restée figée dans son inaccessibilité, laissant le temps à la végétation et à la faune de recoloniser librement le terrain.

Les anciens ouvrages militaires jouent d’ailleurs un rôle tout aussi précieux pour d’autres espèces. Les souterrains des fortifications, autrefois construits pour abriter des soldats, servent désormais de refuges hivernaux aux chauves-souris. Lors d’un récent comptage hivernal, pas moins de 1 800 grands rhinolophes y ont été recensés, une population impressionnante pour cette espèce elle aussi sensible au dérangement. Le plateau de Douaumont, quant à lui, s’est recolonisé naturellement sur environ 200 hectares toujours réservés, un cas jugé exceptionnel à cette échelle dans le nord de la France.

Un sanctuaire né des bombes, menacé par la paix

Ce refuge involontaire reste pourtant fragile. Le sonneur à ventre jaune, malgré sa population conséquente, dépend entièrement de la présence continue de zones humides qui, elles, demeurent relativement rares à l’échelle de la forêt. La moindre évolution de la gestion forestière, un assèchement progressif de certaines mares ou une fréquentation touristique accrue pourraient rapidement fragiliser cet équilibre patiemment reconstitué depuis un siècle.

Les tritons qui cohabitent avec le sonneur en paient d’ailleurs déjà le prix : faute de crapauduc, ces dispositifs qui permettent aux amphibiens de traverser les routes sans risque, certains individus sont régulièrement écrasés lors de leurs déplacements saisonniers. Un rappel que même dans ce sanctuaire né du chaos, la cohabitation entre nature préservée et présence humaine, même minime, reste un exercice d’équilibre permanent.

Cette forêt de Verdun raconte ainsi une histoire à double tranchant : celle d’un territoire meurtri devenu, contre toute attente, l’un des derniers bastions d’une espèce en péril. Elle interroge aussi notre rapport à la nature spontanée, celle qui reprend ses droits dès que l’homme s’efface. Faudra-t-il, demain, sanctuariser volontairement d’autres espaces pour offrir aux espèces menacées ce que Verdun leur a donné par accident, un siècle de tranquillité absolue ?

Brice L.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il collabore avec Sciencepost depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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