Peut-on imaginer un éléphant traverser la savane à la recherche d’une écorce précise, capable de soulager une plaie ou un trouble digestif, exactement comme nous irions chercher un médicament en pharmacie ? La réponse est oui, et elle vient de là où on l’attendait le moins : au pied du mont Elgon, au Kenya, où des éléphants d’Afrique malades semblent choisir avec une précision troublante parmi 35 plantes bien identifiées. Longtemps, l’automédication animale semblait être l’apanage des chimpanzés, nos cousins les plus proches. Mais une observation minutieuse, menée non pas derrière des caméras mais grâce à la mémoire d’hommes et de femmes vivant au contact quotidien de ces pachydermes, vient bousculer cette idée reçue.
À retenir
- Des chercheurs ont recensé, grâce aux témoignages de huit membres de la communauté Sabaot, 35 plantes ainsi que quatre types de sols et minéraux utilisés par les éléphants du mont Elgon pour se soigner
- Ce comportement d'automédication, déjà décrit il y a 1 800 ans par l'auteur romain Claude Élien, rejoint des observations comme la recherche de sel dans des grottes profondes ou la préparation de mélanges à base de plantes mêlées au lait pour soulager les petits
- Cette découverte élargit le cercle des espèces pratiquant une pharmacologie comportementale, jusqu'ici surtout associé aux chimpanzés, et souligne l'importance de préserver ces forêts pour conserver cette pharmacie naturelle
Des molécules qui vibrent 40 000 milliards de fois par seconde… non, pardon : des éléphants qui savent ce que nous ignorions
Un éléphant blessé par un collet traîne une bûche, probablement pour ses propriétés médicinales. Il a été secouru par l'East African Wildlife Society.Crédit : © Fondation du Mont Elgon
Huit témoins Sabaot, 35 plantes recensées, et une pratique qui remonte à environ 1 800 ans sans jamais avoir été officiellement documentée chez les éléphants d’Afrique. Il y a près de deux millénaires, l’auteur romain Claude Élien racontait déjà, dans son ouvrage De natura animalium, que des éléphants blessés par des lances allaient consommer des fleurs et de l’huile d’olivier pour guérir. Un débat subsiste encore sur le mot exact utilisé par Élien, qui pourrait tout aussi bien désigner de l’aloès. Mais l’idée de fond, elle, n’a rien perdu de sa pertinence : ce que l’Antiquité romaine décrivait comme une curiosité n’était en réalité pas une légende, mais bel et bien de la pharmacologie animale, restée invisible aux yeux de la science occidentale pendant deux millénaires.
Le secret que les riverains du mont Elgon connaissaient depuis toujours
Pour percer ce mystère, les chercheurs n’ont pas passé des mois à guetter le moindre mouvement de trompe derrière un objectif. Ils ont préféré interroger huit membres de la communauté Sabaot, un groupe autochtone installé dans la région du mont Elgon, véritables gardiens d’un savoir transmis de génération en génération. Chacun d’eux gardait en mémoire un souvenir précis : un éléphant affaibli, une plante bien particulière, un comportement qui n’avait rien d’improvisé.
Ce choix méthodologique change radicalement la manière d’aborder la question. Plutôt que d’attendre patiemment un hasard d’observation, les scientifiques ont puisé dans une mémoire collective humaine, forgée au fil des générations de coexistence avec ces géants. Une approche qui repose sur l’observation ancestrale bien plus que sur l’instrument scientifique classique. Le résultat dépasse largement la simple anecdote isolée : ce sont 35 espèces végétales, complétées par quatre types de sols et minéraux, qui ont été identifiés comme des remèdes potentiels recherchés par des éléphants malades ou blessés.
Quand les éléphants creusent 200 mètres sous terre pour se soigner
Le mont Elgon abrite un phénomène déjà bien connu des naturalistes : des éléphants qui s’aventurent dans des grottes obscures, parfois jusqu’à 200 mètres de profondeur, pour y extraire du sel. Ce comportement, à lui seul, prouve que ces animaux ne se contentent pas de brouter ce qui se présente sous leur trompe. Ils vont chercher, activement et parfois au prix d’un effort considérable, ce dont leur organisme a réellement besoin.
Cette quête minérale s’inscrit dans une logique bien plus vaste. Les éléphants du mont Elgon semblent capables de repérer précisément la ressource adaptée à leur état, qu’il s’agisse de sel, de minéraux ou de composés végétaux aux vertus curatives. Or, beaucoup des plantes recensées dans cette enquête sont également employées en médecine traditionnelle humaine. Plusieurs d’entre elles possèdent des propriétés antibactériennes reconnues, un parallèle qui interroge directement sur la nature réelle de ce choix animal : simple hasard alimentaire, ou véritable discernement pharmacologique ?
Certaines observations vont encore plus loin. Des éléphantes ont été vues mâcher des feuilles, de l’écorce ou des racines, puis mélanger cette pâte à leur lait pour créer une sorte de préparation destinée à leurs petits. Les habitants pensaient qu’il s’agissait souvent de soulager des troubles digestifs, un peu à la manière d’un nourrisson humain gêné par des remontées gastriques. Fait notable : ce mélange semblait parfois administré même lorsque le petit n’était pas malade, ce qui suggère une utilisation préventive plutôt que curative.
Le cercle des guérisseurs s’agrandit, des chimpanzés aux éléphants
On sait aujourd’hui que toute espèce animale pratique, à sa manière, une forme d’automédication. Mais le degré de sophistication varie considérablement d’une espèce à l’autre, et les cas où un individu soigne activement un autre membre du groupe restent rares. Les chimpanzés, déjà réputés pour rechercher des plantes aux propriétés antibactériennes et anti-inflammatoires en cas de blessure, viennent désormais d’être rejoints par une espèce bien plus éloignée sur l’arbre de l’évolution.
Des témoignages évoquent en effet des éléphants protégeant proactivement leurs petits à l’aide de plantes spécifiques, un comportement qui suppose une forme d’anticipation, et non une simple réaction ponctuelle à la douleur. Ce que révèle cette enquête dépasse largement le simple inventaire botanique : elle repositionne les éléphants d’Afrique parmi les rares espèces capables d’une véritable pharmacologie comportementale, aux côtés des chimpanzés et des éléphants d’Asie déjà étudiés pour des comportements similaires. Un savoir aussi vieux que la Rome antique, enfin remis en lumière par la recherche.
Au final, cette histoire de plantes et d’éléphants raconte bien plus qu’une simple curiosité naturaliste. Elle rappelle que la santé des animaux, celle des populations humaines qui partagent leur territoire, et celle des écosystèmes forestiers sont profondément liées. Si certaines de ces 35 plantes venaient à disparaître avec la déforestation, ce serait potentiellement toute une pharmacie naturelle qui s’effacerait avec elles. De quoi donner une raison supplémentaire, et particulièrement concrète, de préserver ces forêts encore trop méconnues.


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