Depuis 1758, un seul nom désigne l’anaconda vert : Eunectes murinus, baptisé par Linné. Il en faut désormais deux. Publiée le 16 février 2024 dans la revue Diversity par l’équipe de Rivas et ses collègues, une analyse génétique montre que ce nom recouvrait deux lignées profondément divergentes, impossibles à distinguer à l’œil nu.
Dix millions d’années de séparation, et aucune différence visible.
À retenir
- Deux espèces d’anacondas verts génétiquement très éloignées se cachaient sous le même nom depuis 1758
- Les deux lignées se sont séparées il y a environ 10 millions d’années sans présenter aucune différence visible
- La population nord reçoit le nom Eunectes akayima, tandis que la population sud conserve Eunectes murinus
Sommaire
Deux clades sous une même peau
Les chercheurs ont travaillé sur les 4 espèces d’anacondas alors reconnues, avec des échantillons venus de 9 pays. Leur but était de reconstituer les liens de parenté au sein du genre Eunectes. Au milieu de ces arbres généalogiques, un résultat dérangeant est apparu : l’anaconda vert ne forme pas un bloc, mais deux clades nettement séparés. Les auteurs parlent d’espèces cryptiques, c’est-à-dire semblables en apparence et pourtant génétiquement très éloignées.
Le terme a de quoi surprendre pour un animal de cette taille. On imagine volontiers qu’un reptile capable d’impressionner n’importe quel naturaliste ne peut pas passer inaperçu, et encore moins en double exemplaire. Mais la morphologie n’a rien révélé : c’est l’ADN qui a tranché, là où les écailles et la silhouette ne montraient aucune frontière.
Le sud garde Linné, le nord reçoit un nom cariban
La règle de nomenclature veut que le nom le plus ancien reste attaché à la population qui l’a porté en premier. Le sud conserve donc Eunectes murinus, nom décrit par Linné en 1758. Le nord, lui, devient Eunectes akayima sp. nov., que l’on peut traduire par « anaconda vert du Nord ».
Le nom est emprunté à une langue cariban et signifie « le grand serpent ». Son aire couvre l’Équateur, le Venezuela, Trinité, le Guyana, le Suriname et la Guyane. l’espèce vit des contreforts amazoniens jusqu’aux rivages atlantiques, en passant par une île des Caraïbes.
Pour le public français, la Guyane est donc concernée.
Ce que l’ADN prouve, et ce qu’il laisse en suspens
La séparation entre les deux lignées est estimée à environ 10 millions d’années. Mais la démonstration repose sur l’ADN mitochondrial seul, celui qui se transmet par la mère. Les auteurs reconnaissent eux-mêmes l’absence de preuves issues de l’ADN nucléaire, ce qui laisse la porte ouverte à des analyses complémentaires. Un génome nucléaire pourrait confirmer la scission, ou la nuancer.
La contestation est déjà arrivée. Dans la revue Bionomina, publiée le 15 mars 2024, Vásquez-Restrepo et ses collègues soutiennent que l’article fondateur enfreint le Code international de nomenclature zoologique, notamment sur le principe de priorité et la désignation des lectotypes. Ils plaident pour que le nouveau nom soit tenu pour synonyme. Leur critique porte sur les règles de nommage, pas sur l’existence de deux lignées, et c’est une distinction qui compte.
Pour mesurer l’ampleur de la période, comparons. Homo sapiens existe depuis environ 300 000 ans seulement, soit plus de trente fois moins que le temps passé par ces deux serpents chacun de leur côté. Pendant tout ce temps, ils ont évolué séparément sans que leur apparence ne change au point d’alerter les spécialistes. Plus de deux siècles et demi de littérature scientifique ont ainsi traité deux animaux comme un seul.
Ce type de cas relève des espèces cryptiques, que seuls les outils génétiques permettent de débusquer, et les débats de nomenclature qui suivent sont fréquents. Pour l’anaconda vert, la discussion reste ouverte, mais la publication de 2024 distingue bien murinus au sud et akayima, l’espèce du nord.
Sources : novataxa.blogspot.com | mapress.com


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