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On pensait ces épaves bonnes pour la ferraille : ce que des plongeurs viennent encore y découper finit dans les instruments les plus sensibles du monde

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Sept épaves reposent encore au fond de la baie de Scapa Flow, dans les îles Orcades, au nord de l’Écosse. Elles n’ont plus grand-chose d’un cuirassé de la Première Guerre mondiale : coques éventrées, tourelles renversées, coraux et anémones qui colonisent les canons. Et pourtant, quelques grammes de leur acier valent aujourd’hui bien plus que leur poids en ferraille, parce qu’ils finissent dans les détecteurs de matière noire, les compteurs Geiger et certains appareils médicaux les plus sensibles au monde.

À retenir

  • Pourquoi tout l’acier fabriqué après 1945 porte les traces invisibles de la guerre froide
  • Comment des navires coulés il y a un siècle deviennent la matière première d’une quête scientifique secrète
  • Ce qui se cache vraiment sous ces eaux glacées pourrait disparaître bien plus vite qu’on ne le croit

Sommaire

  1. Un sabordage raté qui a créé un trésor imprévu
  2. Pourquoi l’acier moderne est devenu « sale »
  3. Des sous-marins allemands aux détecteurs de matière noire
  4. Des épaves désormais sous haute protection

Un sabordage raté qui a créé un trésor imprévu

L’histoire commence le 21 juin 1919. La flotte allemande de haute mer, internée à Scapa Flow depuis l’armistice, attend que les Alliés décident de son sort lors des négociations de Versailles. Le contre-amiral Ludwig von Reuter, commandant allemand, pense que les navires vont bientôt être saisis comme butin de guerre et donne l’ordre de saborder la flotte. Les gardes britanniques, pris totalement au dépourvu, tentent de réagir dans l’urgence. Leurs navires de garde réussissent à faire échouer une poignée de bâtiments allemands, mais 52 des 74 navires sombrent au fond de Scapa Flow. Neuf marins allemands perdent la vie ce jour-là, les derniers tués de la Grande Guerre.

Dans les décennies suivantes, la majorité des épaves sont renflouées et envoyées à la ferraille : trop rentable pour laisser dormir autant de métal sous l’eau. Mais sept navires, trop profonds ou trop coûteux à récupérer, restent sur place. C’est là que le destin de cet acier bascule complètement. Ces épaves qui subsistent attirent aujourd’hui les plongeurs et constituent une source de « low-background steel », de l’acier à bas bruit de fond radioactif.

Pourquoi l’acier moderne est devenu « sale »

Rien à voir avec de la pollution chimique classique. Le problème est nucléaire, et il concerne absolument tout l’acier fabriqué après 1945. Avec les essais Trinity, les bombardements d’Hiroshima et Nagasaki en 1945, puis les essais d’armes nucléaires menés durant les débuts de la guerre froide, les niveaux de radiation de fond ont augmenté partout dans le monde, et l’acier moderne est contaminé par des radionucléides parce que sa production utilise l’air atmosphérique. Concrètement, les hauts-fourneaux aspirent l’air ambiant pour transformer la fonte en acier, un air chargé de particules radioactives en suspension depuis les essais atomiques.

Le coupable principal porte un nom : le cobalt-60. Sa demi-vie n’est que d’un peu plus de cinq ans, et après plusieurs décennies, même la contamination initiale a pratiquement disparu dans l’acier fabriqué avant la première explosion atomique. C’est là tout l’enjeu. Un instrument censé détecter des traces infimes de radioactivité ne peut tout simplement pas être construit avec un matériau qui émet lui-même du bruit de fond. Les compteurs Geiger, qui mesurent les niveaux de radiation, en sont un bon exemple : fabriqué avec de l’acier contaminé, l’instrument capterait sa propre radioactivité. Autant demander à un microphone de rester silencieux tout en captant le moindre murmure à l’autre bout d’une salle bondée.

Des sous-marins allemands aux détecteurs de matière noire

Le lien entre une épave de la Première Guerre mondiale et la physique des particules la plus pointue paraît improbable. Il ne l’est pas. Le détecteur de matière noire LUX-ZEPLIN, installé au Sanford Underground Research Facility, utilise plus de 10 tonnes d’acier inoxydable à faible radioactivité dans les boucliers anti-neutrons qui entourent sa chambre à projection temporelle au xénon liquide. Sans ce type de matériau, impossible de distinguer un vrai signal de particule exotique du simple grésillement radioactif de la structure elle-même.

L’usage ne se limite pas à la traque de la matière noire. Des plaques de coque de la SMS Kronprinz Wilhelm ont ainsi été réutilisées en 1974 pour construire une salle de comptage corporel total dans un hôpital écossais. Certaines rumeurs, jamais totalement confirmées, évoquent même de l’acier de la SMS Markgraf embarqué dans les détecteurs de radiation du premier satellite américain, Explorer 1. Plus documenté : 65 tonnes d’acier prélevées sur l’USS Indiana, ferraillé en 1962, ont servi de blindage dans un hôpital pour anciens combattants de l’Illinois, et 210 tonnes supplémentaires ont permis de construire une salle blindée pour des mesures de radiation in vivo dans un centre médical de l’Utah. À chaque fois, le principe reste identique : créer une bulle de silence radioactif autour d’un instrument de mesure ultra-sensible.

Des épaves désormais sous haute protection

Ce petit commerce discret n’a pas toujours été légal, et il l’est de moins en moins. Deux plongeurs ont été condamnés à une amende de 18 000 livres sterling chacun après avoir pillé plusieurs navires, dont les cuirassés SMS Markgraf et SMS Kronprinz Wilhelm, classés monuments historiques protégés depuis leur naufrage en 1919. Le gouvernement écossais a récemment renforcé le dispositif : une désignation en zone marine protégée historique fait désormais du retrait d’objets sur ces sites une infraction pénale. Découper une tôle d’un cuirassé allemand pour la revendre à un laboratoire de physique n’est plus une zone grise, c’est un délit.

Reste que la demande elle-même s’essouffle. Depuis le traité d’interdiction partielle des essais nucléaires de 1963, la contamination atmosphérique diminue progressivement, et les techniques modernes de fabrication d’acier sont devenues plus propres, si bien que certains détecteurs de dernière génération peuvent désormais utiliser de l’acier ordinaire avec seulement des ajustements mineurs. L’acier de Scapa Flow n’est plus la ressource irremplaçable qu’il a été. Il reste pourtant, sous ces eaux glacées des Orcades, l’un des rares témoins matériels d’un monde d’avant la fission nucléaire, un stock silencieux que la science continue de venir chercher au fond de l’eau, quand elle a besoin d’un silence radioactif parfait.

Sources : fr.wikipedia.org | fr-academic.com

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