Pendant 40 ans, le consensus scientifique fixait à 6 millions le nombre d’espèces d’insectes sur Terre. Une nouvelle étude basée sur un échantillonnage génétique massif au Costa Rica révise cette estimation entre 14 et 20 millions — soit deux à trois fois plus que ce qu’on pensait. Et seulement 1,2 million d’espèces ont été décrites jusqu’ici.
Ce que vous allez apprendre
- Comment des chercheurs ont utilisé des guêpes parasitoïdes et des codes-barres génétiques pour recalculer le nombre total d’insectes
- Pourquoi un parc national de 169 000 hectares au Costa Rica a servi de laboratoire pour extrapoler à l’échelle mondiale
- Ce que cette révision massive signifie pour la crise de l' »apocalypse des insectes »
Un consensus de 40 ans remis en cause
Depuis quatre décennies, la communauté scientifique s’accordait sur une estimation d’environ 6 millions d’espèces d’insectes dans le monde. Une nouvelle étude publiée dans les Proceedings of the National Academy of Sciences bouleverse ce chiffre : en s’appuyant sur des données génétiques de 1,6 million d’insectes tropicaux, les chercheurs estiment désormais le nombre total d’espèces entre 14 et 20 millions — un doublement ou triplement de l’estimation précédente.
À ce jour, seulement environ 1,2 million d’espèces d’insectes ont été formellement décrites par la science — nommées et caractérisées suffisamment pour permettre leur identification. La grande majorité resterait donc encore inconnue.
Le Costa Rica comme laboratoire d’extrapolation
Pour parvenir à cette estimation, l’équipe a exploité un échantillonnage intensif réalisé dans l’Área de Conservación Guanacaste, une zone protégée de 169 000 hectares au nord-ouest du Costa Rica. Leur méthode s’est concentrée sur les Microgastrinae, une sous-famille extrêmement diversifiée de petites guêpes parasitoïdes qui pondent leurs œufs à l’intérieur de chenilles.
Quinze pièges Malaise — des tentes conçues pour capturer les insectes en vol — ont permis de capturer plus de 1,6 million d’insectes, tous identifiés par code-barres génétique : une technique de séquençage rapide d’un segment d’ADN permettant de déterminer l’espèce sans analyse taxonomique complète. Ces pièges ont recensé près de 54 000 espèces d’insectes dans cette zone, dont 1 414 espèces distinctes de guêpes Microgastrinae.
Crédit : Alexas_Fotos/Pixabay
Du ratio local au total mondial
L’équipe a ensuite calculé le ratio entre les guêpes effectivement détectées et le nombre d’espèces non détectées estimées statistiquement — appliquant ce même ratio à l’ensemble des 54 000 insectes recensés pour estimer environ 333 000 espèces d’insectes présentes dans cette seule zone protégée.
Pour extrapoler à l’échelle mondiale, les chercheurs ont calculé le ratio entre le nombre estimé d’espèces d’arbres dans le monde (environ 73 000) et celui présent dans la zone costaricaine étudiée (1 200 à 1 500), une méthode validée également avec les mammifères, les amphibiens et les papillons saturniidés. En appliquant ce ratio aux 333 000 espèces d’insectes locales, l’estimation mondiale a abouti à une fourchette de 14 à 20 millions d’espèces.
Un risque d’extinction silencieuse
Cette révision massive prend une dimension préoccupante dans le contexte de ce que certains rapports qualifient d' »apocalypse des insectes » — un déclin généralisé des populations d’insectes lié aux activités humaines. Selon Laura Melissa Guzman, autrice principale de l’étude, le nombre considérable d’insectes non décrits soulève une crainte spécifique : de nombreuses espèces pourraient déjà être en déclin, voire disparaître, sans même avoir été découvertes par la science.
Cette inconnaissance représente un obstacle direct aux efforts de conservation. Comme le résume Guzman, on ne peut pas protéger des espèces dont on ignore l’existence — rendant cette estimation révisée non seulement une curiosité scientifique, mais un enjeu concret pour la protection de la biodiversité mondiale.


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