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On accuse les cerfs et les hautes herbes depuis vingt ans, mais ce qui entretient la maladie dans ce massif francilien tient dans une boule de poils rayée de noir et de beige

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En forêt de Sénart, à quelques encablures du sud-est parisien, les promeneurs qui profitent des derniers beaux jours de l’automne croisent régulièrement un petit animal aux allures inoffensives, rayé de noir et de beige, filant entre les racines à toute vitesse. Ce que peu d’entre eux savent, c’est que cette boule de poils venue d’un tout autre continent a bouleversé, en silence, l’équilibre sanitaire de ce massif francilien. Derrière son apparence sympathique se cache une histoire qui mêle abandon domestique, invasion biologique et santé publique, avec une conclusion qui ne manquera pas d’interpeller quiconque aime arpenter les sous-bois.

À retenir

  • La forêt de Sénart abrite environ 10 000 tamias de Sibérie, issus d'abandons domestiques depuis les années 1970, ce qui en fait la plus grande population de France.
  • Entre 35 et 75 % des tamias étudiés sont porteurs des bactéries de la maladie de Lyme, contre moins de 30 % chez les rongeurs autochtones comme le campagnol roussâtre ou le mulot sylvestre.
  • Les zones colonisées par le tamia comptent paradoxalement moins de tiques, mais celles-ci sont statistiquement plus souvent porteuses de la maladie, ce qui appelle à une vigilance accrue après chaque sortie en forêt.

Un petit écureuil venu de Sibérie a changé la carte du risque sanitaire en forêt de Sénart, et personne ne l’avait vu venir

Il porte un nom qui sonne comme une aventure lointaine, le tamia de Sibérie. Pourtant, il n’a rien d’un explorateur volontaire. Ce petit rongeur, cousin éloigné de l’écureuil que l’on connaît en Europe, s’est retrouvé propulsé dans les forêts françaises par la main de l’homme, et plus précisément par celle de propriétaires d’animaux de compagnie devenus soudainement encombrés de leur nouvel acquis. Ce qui devait rester une curiosité exotique confinée à quelques cages s’est transformé, au fil des décennies, en une population sauvage solidement installée, au point de devenir un sujet d’étude prioritaire pour les scientifiques préoccupés par la santé des promeneurs.

Ce qui frappe dans cette histoire, c’est la discrétion avec laquelle elle s’est écrite. Personne n’a sonné l’alarme au moment où les premiers tamias se sont échappés dans la nature. Et pourtant, ce sont bien ces évasions répétées qui ont fini par façonner un nouveau paysage épidémiologique, dont les effets se mesurent aujourd’hui très concrètement sur le terrain.

Le rongeur asiatique qui n’aurait jamais dû coloniser une forêt francilienne

Retour dans les années 1970. Le tamia de Sibérie connaît alors un véritable engouement en tant qu’animal de compagnie, séduisant les foyers français par sa petite taille et son côté craquant. Mais l’enthousiasme retombe souvent aussi vite qu’il était monté, et nombre de propriétaires, dépassés par l’entretien de ce rongeur pourtant peu exigeant, choisissent la solution de facilité, à savoir le relâcher en forêt. La forêt de Sénart, poumon vert situé entre l’Essonne et la Seine-et-Marne, devient alors malgré elle le théâtre principal de cette libération progressive.

Ce phénomène, que les biologistes appellent le marronnage, n’est pas un cas isolé propre à la France. Dès les années 1960, plusieurs forêts périurbaines d’Europe ont connu le même schéma, avec des animaux domestiques abandonnés à proximité des grandes agglomérations qui finissent par constituer des populations sauvages autonomes. Mais à Sénart, le phénomène a pris une ampleur particulière : la forêt abrite aujourd’hui la plus grande population de tamias de France, avec environ 10 000 individus recensés. Un chiffre qui donne le vertige quand on se rappelle que tout est parti de quelques cages ouvertes par lassitude ou par pitié mal placée.

L’espèce s’est si bien acclimatée qu’elle a fini par intégrer la liste des espèces exotiques envahissantes préoccupantes à l’échelle européenne. Un classement qui ne doit rien au hasard, puisque c’est précisément son implication dans la propagation d’une maladie bien connue qui a pesé le plus lourd dans la balance.

Pourquoi ce grignoteur de noisettes fabrique des tiques plus dangereuses que la moyenne

C’est ici que l’histoire prend une tournure inattendue. Des chercheurs issus de l’Inra, du Muséum national d’histoire naturelle et de l’Institut Pasteur se sont penchés sur le rôle exact que joue ce petit rongeur dans la transmission de la maladie de Lyme, cette infection bactérienne transmise par les piqûres de tiques et qui peut entraîner des complications articulaires, neurologiques ou cardiaques si elle n’est pas prise en charge à temps. Leurs travaux ont mis en évidence un constat sans appel : le tamia contribue de façon prédominante au risque de transmission, davantage encore que les rongeurs autochtones que sont le mulot sylvestre ou le campagnol roussâtre.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Selon les saisons et les années, entre 35 et 75 % des tamias étudiés en forêt de Sénart se révèlent porteurs des bactéries pathogènes responsables de la maladie. À titre de comparaison, cette proportion oscille entre 10 et 30 % chez les campagnols roussâtres, et reste inférieure à 10 % chez les mulots sylvestres. Une autre estimation avance une prévalence de 33,3 % chez le tamia contre 14,1 % chez le campagnol roussâtre, confirmant l’écart significatif entre l’espèce invasive et la faune locale.

Comment expliquer cette différence ? Il faut imaginer le tamia comme un véritable hôtel à tiques. Chaque individu peut héberger des dizaines, voire des centaines de ces petits parasites, qui profitent de son pelage et de son mode de vie proche du sol pour s’y fixer en nombre. Plus un animal accueille de tiques, plus il multiplie les occasions de contaminer ces dernières, et plus il agit comme un réservoir efficace pour la bactérie. C’est cette accumulation qui a fini par faire pencher la balance et justifier l’inscription du tamia parmi les espèces à surveiller de près en Europe.

Ce que révèlent les analyses sur les promeneurs de Sénart

Reste une question essentielle, celle qui concerne directement les milliers de personnes qui viennent chaque année marcher, courir ou promener leur chien dans ce massif francilien. Une étude de l’Institut Pasteur, menée sur plusieurs années, dans trois forêts d’Île-de-France, dont celle de Sénart, mais aussi celles de Notre-Dame et de Rambouillet, a permis de comparer les zones colonisées par les tamias à celles qui en étaient dépourvues. L’objectif était clair : mesurer concrètement l’impact de la présence de ce rongeur sur le risque encouru par les usagers de la forêt.

Et c’est là que surgit une révélation contre-intuitive, qui mérite qu’on s’y attarde. Malgré son rôle de réservoir accru pour la bactérie de Lyme, les zones où le tamia est présent affichent paradoxalement une densité de tiques plus faible que les secteurs sans tamia. Autrement dit, on y croise moins de tiques, mais celles que l’on rencontre ont statistiquement plus de chances d’être porteuses de la maladie. Ce paradoxe s’explique probablement par des interactions complexes entre les différentes espèces d’hôtes, la dynamique des populations de tiques et les habitudes de déplacement du tamia lui-même, sans qu’un facteur unique ne suffise à tout expliquer.

Pour les promeneurs, ce constat change la manière d’appréhender le risque. Ce n’est pas tant la quantité de tiques rencontrées qui compte, mais bien leur dangerosité individuelle. Une simple balade en forêt de Sénart, aussi agréable soit-elle sous le soleil timide de l’automne, appelle donc à une vigilance particulière : vérifier sa peau après chaque sortie, privilégier des vêtements couvrants et ne pas hésiter à consulter en cas de doute reste plus que jamais recommandé dans ce secteur précis d’Île-de-France.

Cette histoire de rongeur venu d’ailleurs illustre finalement à quel point un geste apparemment anodin, celui de relâcher un animal de compagnie devenu gênant, peut engendrer des conséquences durables et complexes sur tout un écosystème. Le tamia de Sibérie n’a rien demandé à personne, mais il rappelle avec insistance que la nature, une fois perturbée, ne se contente jamais de revenir simplement à son état initial. Alors, la prochaine fois que vous croiserez ce petit rayé curieux au détour d’un chemin forestier, peut-être le regarderez-vous avec un œil un peu différent.

Brice L.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il collabore avec Sciencepost depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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