Et si l’une des voitures les plus reconnaissables de l’histoire du cinéma n’avait en réalité connu qu’un seul et unique été de gloire industrielle avant de sombrer dans l’oubli ? C’est pourtant l’histoire vraie de la DMC-12, cette silhouette argentée aux portes en ailes de mouette que le monde entier associe désormais à un certain voyage dans le temps. Derrière la légende cinématographique se cache une réalité bien plus âpre : une usine flambant neuve, financée à coups de millions publics, qui n’aura tourné qu’une poignée de mois avant de rouiller pendant des décennies dans la banlieue de Belfast. Une histoire de rêve américain version irlandaise, où l’ambition d’un homme a fini par se fracasser contre les lois implacables de l’économie et, accessoirement, contre celles de la justice fédérale américaine.
Une usine à 175 millions de dollars sortie de nulle part
Tout commence en 1975, lorsque John DeLorean, alors vice-président de General Motors et esprit brillant derrière des modèles aussi mythiques que la GTO ou la Firebird, décide de claquer la porte du géant américain pour fonder sa propre marque automobile. L’homme a de l’ambition et du charisme, deux qualités qui vont lui permettre de convaincre les gouvernements britannique et nord-irlandais de financer massivement la construction d’une usine à Dunmurry, dans la banlieue de Belfast. Le chantier démarre en 1978 et l’addition grimpe vite : environ 175 millions de dollars, dont près de 100 millions proviennent directement des subventions publiques britanniques, à une époque où l’Irlande du Nord cherchait désespérément à créer des emplois industriels dans une région marquée par les troubles politiques.
Ce pari industriel n’a rien d’anodin. Il s’agit alors de faire sortir de terre, en quelques années seulement, une chaîne de production capable de rivaliser avec les standards américains, le tout dans une zone géographique qui n’avait jusque-là aucune tradition automobile. Un défi logistique et humain colossal, porté par la seule promesse d’un homme qui affirmait détenir la recette de la voiture du futur.
Quand DeLorean promettait la voiture du futur à Belfast
En janvier 1981, la production en série de la DMC-12 démarre enfin, avec plusieurs années de retard sur le calendrier initial. La voiture fait sensation dès sa présentation : carrosserie en acier inoxydable brossé, portes qui s’ouvrent verticalement comme des ailes de mouette, lignes anguleuses signées par le designer italien Giorgetto Giugiaro. Visuellement, l’engin ne ressemble à rien de ce qui circule alors sur les routes américaines ou européennes.
Le problème, c’est que sous ce capot futuriste se cache un moteur bien moins impressionnant : à peine 130 chevaux, une puissance jugée décevante pour un véhicule vendu 25 000 dollars, soit deux fois et demi le prix d’une voiture moyenne de l’époque, estimée à 10 000 dollars, et bien plus cher qu’une Chevrolet Corvette pourtant nettement plus performante, proposée aux alentours de 18 000 dollars. Le public s’enthousiasme pour le design, mais les acheteurs potentiels hésitent devant un rapport performance-prix qui ne tient tout simplement pas la route.
Neuf mille voitures et puis le silence : l’effondrement en accéléré
La chute est aussi brutale que la montée avait été spectaculaire. Dès 1982, à peine un an après le lancement de la production, l’entreprise se retrouve dans le rouge à hauteur de 175 millions de dollars. Le gouvernement britannique, qui a déjà injecté l’équivalent de 200 millions de dollars dans l’aventure, refuse catégoriquement de remettre la main à la poche. John DeLorean cherche alors désespérément un investisseur prêt à apporter 50 millions de dollars supplémentaires pour maintenir l’usine à flot, mais personne ne se présente.
C’est dans ce contexte de panique financière qu’intervient l’épisode le plus rocambolesque de cette histoire. En octobre 1982, DeLorean est arrêté par le FBI après avoir été piégé par un agent infiltré, alors qu’il négociait le transport de plus de 100 kilogrammes de cocaïne, une cargaison estimée à 24 millions de dollars. L’objectif affiché était de récupérer des fonds pour sauver son entreprise. Il sera finalement acquitté en 1984, la défense ayant convaincu le jury qu’il s’agissait d’un piège monté de toutes pièces par les autorités fédérales, sans preuve tangible d’une intention criminelle préalable. Mais le mal est fait : le 26 octobre 1982, la DeLorean Motor Company dépose le bilan. Environ 2 500 emplois disparaissent du jour au lendemain, emportant avec eux près de 100 millions de dollars d’investissements, après la production d’à peine 9 000 unités.
De l’usine fantôme au mythe pop : ce qu’il reste de Dunmurry aujourd’hui
Après la faillite, la marque DeLorean tombe dans une forme de léthargie industrielle. Plus aucune voiture ne sortira des chaînes de Dunmurry, et le site continuera de se dégrader lentement, symbole silencieux d’un rêve industriel avorté. Pourtant, l’histoire de la DMC-12 ne s’arrête pas là. Trois ans après la fermeture de l’usine, en 1985, la voiture connaît une seconde vie totalement inattendue grâce à son rôle central dans le film Retour vers le futur. Du jour au lendemain, cette voiture commercialement ratée devient un objet culte, reconnaissable entre mille, symbole d’une certaine idée du futur telle qu’on l’imaginait dans les années 1980.
Cette notoriété posthume a permis à la DMC-12 de survivre bien au-delà de sa fabrication, transformant un échec industriel cuisant en véritable icône de la culture populaire. Aujourd’hui encore, des passionnés du monde entier collectionnent les rares exemplaires produits, et certains ateliers spécialisés continuent même de restaurer ou de reproduire des pièces, entretenant la flamme d’un modèle qui n’aura jamais convaincu le marché, mais qui aura marqué durablement l’imaginaire collectif.
De l’usine flambant neuve financée à grands frais jusqu’aux bâtiments abandonnés qui subsistent encore dans la périphérie de Belfast, l’aventure DeLorean résume à elle seule les excès et les fragilités du rêve industriel des années 1980. Une leçon d’humilité pour tous ceux qui pensent qu’un design audacieux et un storytelling percutant suffisent à garantir le succès commercial. Reste une question qui continue d’intriguer les passionnés d’automobile : combien d’autres projets aussi ambitieux ont-ils sombré dans l’indifférence générale, faute d’avoir eu la chance de croiser un jour la route d’Hollywood ?


2 week_ago
39


























.jpg)






French (CA)