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Alors qu’on s’émeut devant nos artistes sur scène et en admirant leurs œuvres, leur réalité est tout autre une fois les projecteurs éteints. Les créateurs du Québec ont beau rayonner de succès, leur statut socio-économique précaire reste dans l’angle mort de la sécurité sociale de la province.
Une blessure corporelle, un épuisement professionnel ou un autre problème de santé mentale, une maladie grave, un congé de maternité… Autant de contextes où, contrairement à la plupart des salariés, les artistes d’ici ne disposent d’aucun mécanisme de protection en cas de coup dur. Des aléas qui mènent à un arrêt total d’entrées de revenus, faute d’accès à un régime d’assurance collective ou d’indemnités adaptées.
On balaie cette précarité du revers de la main en invoquant le « risque inhérent » lié au statut d’indépendant. Or, si plusieurs travailleurs autonomes d’autres secteurs économiques contrôlent leurs tarifs, la réalité des artistes est tout autre. Leurs revenus relèvent souvent de bourses fixes, de subventions aux montants plafonnés ou de cachets standardisés prédéterminés par des diffuseurs ou des boîtes de production. Bref, un artiste est un travailleur autonome ne disposant pas des leviers qu’ont d’autres travailleurs autonomes.
Selon les données publiées en avril 2025 par l’Observatoire de la culture et des communications du Québec, 59 % des artistes avaient, en 2021, un statut de travailleur autonome. C’est près de cinq fois plus que dans l’ensemble de la population active, où la proportion est plutôt de 12 %. Parmi ces créateurs aux conditions précaires, 43 % d’entre eux n’ont pas d’assurances collectives, d’après Compétence Culture.
Une vulnérabilité exacerbée par la transformation profonde de la réalité du métier, qui dépasse dorénavant l’acte purement créatif. L’ère du numérique vient avec son lot de tâches chronophages mais essentielles pour rester visible aux diffuseurs et aux spectateurs : recherche de contrats, relations publiques, gestion des communautés sur les réseaux sociaux… En plus de leur pratique artistique, ils sont désormais fréquemment responsables d’obligations dignes de celles que l’on retrouve au sein d’une infrastructure d’entreprise, sans obtenir de rémunération directe.
À cette gestion administrative s’ajoute également le travail invisible trop souvent ignoré par les indicateurs économiques traditionnels. Une exposition ou un spectacle n’est que la pointe de l’iceberg des efforts déployés pour en arriver à une œuvre destinée à émouvoir le public. Les artistes consacrent des centaines d’heures à l’entraînement physique ou vocal, aux répétitions, à la recherche et création et au développement de projets qui, parfois, ne se rendront jamais à l’étape de la diffusion. Un travail essentiel à la survie et au rayonnement de la culture québécoise, qui demeure souvent invisible et non rémunéré.
Selon l’Observatoire de la culture et des communications du Québec, le revenu médian des artistes pour 2020 était de 26 631 $, soit à peine 58 % de celui des autres effectifs œuvrant dans le domaine culturel. Nos créatrices et créateurs peinent à joindre les deux bouts, si bien que, pour l’année 2025-2026, la Fondation des artistes a reçu en moyenne 3,5 demandes quotidiennes de soutien.
Ces demandes que nous recevons quotidiennement témoignent d’une réalité bien concrète : la Fondation des artistes joue un rôle essentiel en intervenant lorsque les artistes traversent une période de fragilité et qu’un soutien immédiat devient nécessaire. Toutefois, notre intervention demeure ponctuelle. Elle répond à une urgence, mais elle ne peut à elle seule remplacer un filet de protection sociale durable adapté aux réalités particulières des carrières artistiques.
Cette réalité contraste pourtant avec l’importance de la contribution des arts et de la culture à notre société. Selon la Chambre de commerce du Canada, le secteur culturel génère des retombées économiques majeures de 28,5 milliards de dollars au Québec et constitue un moteur important de notre développement collectif.
Le Québec doit poursuivre ses réflexions afin de mettre en place des mécanismes mieux adaptés à la réalité des artistes, tout en demeurant cohérents avec les protections offertes au reste de la population active. Des pistes de solution sont actuellement étudiées dans le cadre du Chantier sur le filet social en culture lancé par Compétence Culture, qui vise justement à réfléchir aux moyens d’améliorer la protection sociale des créateurs.
À l’étranger, des modèles fournissent des éléments de discussion, notamment celui de l’intermittence du spectacle en France. Intégré au système d’assurance-emploi, il propose un filet social et financier aux artistes afin de compenser les périodes non travaillées entre deux contrats. Si le cadre législatif et fiscal québécois diffère de celui qui existe dans l’Hexagone, le besoin de soutenir les créateurs et créatrices est le même.
La Fondation des artistes continuera d’être présente pour accompagner celles et ceux qui traversent des périodes difficiles, mais il nous appartient collectivement de bâtir des solutions durables pour l’avenir.
Parce que protéger nos artistes, c’est protéger notre identité.


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