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Lindsay Clancy : quand l’empathie tourne à la glorification de l’infanticide

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Quelque chose de profondément troublant se produit actuellement aux États-Unis.

Depuis quelques mois, plusieurs procès criminels très médiatisés donnent naissance à de véritables mouvements de soutien envers des personnes ayant commis ou étant accusées d’avoir commis des actes atroces. Les réseaux sociaux ne se contentent plus d’examiner les circonstances d’un crime, de discuter de la responsabilité pénale ou de réclamer un procès équitable. Ils transforment désormais certains accusés en héros, en martyrs ou en symboles politiques.

Le meurtrier d’Austin Metcalf, Karmelo Anthony, a ainsi été présenté par une partie de ses défenseurs comme la victime d’un système raciste, malgré sa condamnation pour meurtre et le rejet par le jury de sa version fondée sur la légitime défense. Il a été condamné en juin dernier à 35 ans de prison après avoir poignardé Metcalf lors d’une compétition scolaire au Texas. Il tente maintenant d’obtenir un nouveau procès. (Court TV)

Luigi Mangione, accusé d’avoir assassiné le dirigeant de UnitedHealthcare Brian Thompson, possède pour sa part une véritable communauté d’admirateurs. Des milliers de lettres lui ont été envoyées et plus d’un million de dollars ont été recueillis pour financer sa défense. Certains de ses partisans voient dans l’assassinat présumé d’un dirigeant d’entreprise une forme acceptable de vengeance populaire contre le système américain de santé. (Wall Street Journal)

Mais les réactions entourant le procès de Lindsay Clancy nous entraînent encore plus loin dans cette inversion des valeurs.

Trois enfants étranglés dans le sous-sol familial

Lindsay Clancy, une ancienne infirmière aujourd’hui âgée de 36 ans, ne nie pas avoir tué ses trois enfants le 24 janvier 2023, dans la résidence familiale de Duxbury, au Massachusetts.

Cora avait cinq ans. Dawson en avait trois. Callan n’avait que huit mois.

Les trois enfants ont été étranglés avec des bandes d’exercice, puis laissés dans le sous-sol. Clancy a ensuite sauté d’une fenêtre du deuxième étage, une chute qui l’a laissée paralysée des jambes.

Son mari, Patrick Clancy, était sorti chercher des médicaments et un repas à emporter à la demande de sa femme. À son retour, il a découvert celle-ci blessée à l’extérieur avant de retrouver ses trois enfants dans le sous-sol. Son appel au 911 était si éprouvant que le juge a refusé d’en permettre la diffusion publique.

Le procès ne cherche donc pas à déterminer qui a tué les enfants. Lindsay Clancy a reconnu les avoir étranglés et sa propre défense ne conteste pas ce fait. La question consiste à déterminer si elle était criminellement responsable au moment des meurtres.

Ses avocats soutiennent qu’elle souffrait d’une psychose post-partum, aggravée par un trouble bipolaire non diagnostiqué et par les nombreux médicaments psychiatriques qui lui avaient été prescrits. La poursuite affirme plutôt qu’elle a agi délibérément, notamment en organisant l’absence de son mari afin de se retrouver seule avec les enfants. (WBUR)

Au moment d’écrire ces lignes, la défense vient de terminer sa preuve. Les plaidoiries finales sont attendues au début de la semaine prochaine.

Une maladie véritable et terrifiante

La psychose post-partum n’est ni une invention ni une excuse fabriquée pour les besoins du procès.

Il s’agit d’une urgence psychiatrique rare et extrêmement grave pouvant entraîner des hallucinations, des délires, une désorganisation de la pensée et une perte de contact avec la réalité. Elle toucherait environ une femme sur 1000 après un accouchement. Lorsqu’elle n’est pas rapidement détectée et traitée, elle peut augmenter le risque de suicide et, dans de très rares cas, d’infanticide. (National Library of Medicine)

La preuve présentée au procès montre également que Clancy avait demandé de l’aide à plusieurs reprises. Elle souffrait d’anxiété, d’insomnie, de dépression et d’idées suicidaires. Elle avait été hospitalisée, avait consulté plusieurs professionnels et avait confié à des proches qu’elle craignait de faire du mal à ses enfants.

Un expert appelé par la défense, le psychiatre Phillip Resnick, estime qu’elle était psychotique au moment des meurtres et qu’elle croyait protéger ses enfants d’une souffrance future. Les professionnels qui l’avaient traitée avant le drame ont toutefois témoigné ne pas avoir observé de symptômes manifestes de manie ou de psychose.

Il appartiendra au jury, et non à TikTok, de trancher ce débat médical et juridique.

Il est tout à fait possible de reconnaître la gravité de la maladie mentale de Lindsay Clancy, de constater les lacunes possibles de son traitement et même de conclure qu’elle n’était pas juridiquement responsable de ses gestes. Une personne en pleine psychose peut effectivement commettre un acte qu’elle n’aurait jamais envisagé dans son état normal.

Mais expliquer un crime n’oblige pas à transformer son auteure en héroïne.

« N’importe laquelle d’entre nous pourrait être à sa place »

Le 20 août, des centaines de femmes vêtues de rose se sont rassemblées devant le palais de justice de Plymouth pour manifester leur soutien à Clancy.

Certaines portaient des chandails sur lesquels on pouvait lire « She Needed Help » — « Elle avait besoin d’aide » — ou « Peace for Lindsay ». Des participantes ont applaudi son avocat en le qualifiant de défenseur des droits des femmes.

L’organisatrice principale du rassemblement, Renee Kimball, a déclaré à la station publique WBUR que « n’importe laquelle d’entre nous » pourrait se retrouver à la place de Lindsay Clancy. (WBUR)

Cette phrase résume le glissement qui est en train de se produire.

Il est parfaitement raisonnable que des femmes ayant souffert de dépression ou de psychose post-partum se reconnaissent dans certains éléments de son parcours : l’angoisse, l’épuisement, la peur de demander de l’aide ou l’impression de ne plus se reconnaître.

Il devient cependant extrêmement malsain de brouiller la frontière entre ces souffrances, malheureusement répandues, et l’étranglement méthodique de trois enfants.

La très grande majorité des femmes atteintes d’une dépression post-partum ne tuent personne. Les présenter comme des Lindsay Clancy en puissance ne contribue pas nécessairement à combattre les préjugés : cela risque au contraire d’associer la maladie mentale maternelle à l’infanticide.

« Same, Lindsay »

Sur TikTok, la dérive atteint un niveau encore plus dérangeant.

Des femmes se filment en train de pleurer, parfois en tenant leurs propres bébés dans leurs bras, pendant que sont diffusés des extraits des écrits personnels de Clancy lus au tribunal. Certaines accompagnent leurs vidéos de la formule « Same, Lindsay », c’est-à-dire : « Moi aussi, Lindsay ».

Les publications reprennent notamment ses textes sur l’épuisement, l’anxiété, le désespoir et les difficultés de la maternité. Elles donnent ainsi à voir une communauté de femmes qui ne se contente plus d’éprouver de la compassion pour une personne malade, mais qui s’identifie publiquement à elle — tout en utilisant leurs propres enfants comme accessoires dans une mise en scène liée au meurtre de trois enfants.

Ces vidéos ont heureusement provoqué une importante réaction de rejet. Plusieurs internautes accusent leurs auteures d’esthétiser le drame, de rechercher de l’attention et de banaliser l’infanticide. (NDTV)

Un million de dollars et des victimes presque oubliées

Une cagnotte créée par une mère du Wisconsin vient également de franchir le seuil du million de dollars, grâce à plus de 30 600 dons.

La cagnotte est destinée aux parents de Lindsay Clancy, Mike et Paula Musgrove, qui ont quitté le Connecticut pour s’installer au Massachusetts afin de demeurer auprès de leur fille pendant les procédures. Selon la description de la campagne, les fonds doivent compenser les dépenses du couple en logement, déplacements et frais de subsistance. (GoFundMe)

Il demeure révélateur qu’une campagne centrée sur la famille de l’auteure des meurtres ait récolté plus d’un million de dollars en quelques jours, au moment même où les réseaux sociaux relèguent progressivement les trois enfants assassinés au second plan.

La compassion collective s’est déplacée. Les enfants deviennent le décor tragique d’un récit dont la mère demeure le personnage principal.

Il faut maintenant accuser le père

Une autre partie des défenseurs de Clancy va encore plus loin en cherchant à transférer la culpabilité vers Patrick Clancy.

Des internautes analysent ses vêtements, son comportement au tribunal, les courses qu’il a faites le soir des meurtres et même son remariage. Certains prétendent sans preuve qu’il aurait lui-même tué les enfants et organisé toute la scène pour accuser sa femme.

Cette théorie contredit non seulement la position officielle de la défense de Lindsay Clancy, mais aussi les images de surveillance et les données téléphoniques confirmant que Patrick se trouvait à la pharmacie au moment des meurtres. Des créateurs ont même imaginé qu’il aurait utilisé un sosie pour fabriquer cet alibi. (The Guardian)

D’autres ne l’accusent pas directement des meurtres, mais le rendent moralement responsable : il n’aurait pas suffisamment compris la souffrance de sa femme, aurait contribué à sa « charge mentale » ou aurait incarné une forme de masculinité défaillante.

Patrick Clancy a pourtant accompagné sa femme dans ses démarches médicales, accueilli ses beaux-parents à la maison pour obtenir de l’aide et suivi les recommandations des professionnels. Aucun médecin ne lui avait indiqué qu’elle ne devait jamais demeurer seule avec les enfants.

Ce père a perdu ses trois enfants. Il a découvert lui-même leurs corps et tenté désespérément de les réanimer. Il a même publiquement pardonné à son ancienne épouse en affirmant que la véritable Lindsay était aimante et généreuse.

Cela ne suffit toujours pas. Dans l’univers moral de certains militants, il faut absolument trouver un homme à blâmer.

La compassion ne doit pas abolir le jugement moral. Une société civilisée doit être capable de tenir deux idées à la fois.

Lindsay Clancy peut avoir été gravement malade, avoir été mal soignée et ne pas avoir possédé toutes ses facultés au moment du drame. Et Cora, Dawson et Callan ont tout de même été étranglés par leur mère.

La maladie peut diminuer ou abolir la responsabilité pénale. Elle ne transforme pas le meurtre de trois enfants en geste admirable, en acte féministe ou en symbole universel de la « charge mentale » des mères.

Ce qui se déroule autour de ce procès dépasse la compassion. C’est une compétition victimaire dans laquelle la personne ayant commis l’acte le plus atroce obtient paradoxalement la plus grande place, à condition qu’on puisse l’inscrire dans un récit politique suffisamment séduisant.

Karmelo Anthony devient une victime du racisme. Luigi Mangione devient un justicier social. Lindsay Clancy devient une martyre de la maternité, du patriarcat et d’un système médical indifférent.

Pendant ce temps, Austin Metcalf, Brian Thompson, Cora, Dawson et Callan disparaissent derrière les causes que leurs meurtriers ou meurtriers présumés permettent de mettre en scène.

Le mot paraîtra excessif à certains, mais il décrit pourtant assez bien cette inversion complète de la compassion et de la responsabilité : quelque chose de démoniaque est en train de s’installer dans notre culture.

Une compassion qui ne conserve aucune place pour les innocents n’est plus de la compassion. C’est une abdication morale.

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